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REFLEXIONS CONTEMPORAINES
Décembre 1999 - Les Idées
 




L'Europe : un vaste village de vacances ?
Entretien avec Peter Sloterdijk -
Propos recueillis par Elisabeth Lévy


Alors que l'Union européenne s'apprête à accueillir dix nouveaux membres, le philosophe Peter Sloterdijk s'interroge sur son ambition : s'agit-il de construire un lieu dans lequel les Européens seront enfin libérés de leur Histoire ? Où l'on retrouve son habituelle ironie, mais sans qu'il entre dans le jeu manichéen du pour ou contre

Le Point : L'Europe s'élargit en même temps qu'elle devient ingérable : cette crise traduit-elle pour vous un retour des nations, voire un retour du politique ?

Peter Sloterdijk : Le politique, c'est le domaine de tout ce qui vous gêne : le champ des encombrements. L'élargissement de l'Europe prouve que les Européens ont cru être suffisamment forts pour multiplier le chiffre des choses encombrantes par l'addition de dix nouvelles choses lourdes et indigestes. On croit fixement en une magie communicative qui transformerait les obstacles en partenaires. Cela prouve qu'on n'a jamais appris la leçon du matérialisme historique et du matérialisme tout court : tout ce qui est matériel, c'est exactement ce qui résiste à la magie imaginaire. Bruxelles semble être la capitale de l'incroyance en l'existence de la matière. Sinon, on saurait qu'une nation, c'est une masse lourde de choses qu'on ne comprend pas.

Mais on voit bien à travers les crises, qu'elles soient liées au Pacte de stabilité ou à la Constitution, que c'en est fini de l'utopie européenne de la fusion.

Au contraire, les pays qui viennent de rejoindre l'Union ont bien compris que l'utopie européenne, c'est la construction à l'échelle d'un continent de ce Palais de cristal dont parlait déjà Tchernychevski, un contemporain de Dostoïevski, dans son roman intitulé « Que faire ? » - titre repris par Lénine cinquante plus tard. Il y a là tout l'idéalisme pédagogique de l'ancienne Russie et sa capacité folle à se faire des illusions sur ses voisins, surtout les Français et les Allemands, ainsi que sur la capacité du peuple russe à contribuer aux illusions de l'Ouest. La Russie souffre d'un manque chronique d'illusions, il lui faut donc en importer. A l'inverse, nos meilleurs articles à l'exportation étaient l'idéalisme abstrait made in Germany ou le radicalisme abstrait made in France. Tchernychevski était avide de toutes les idées venues de l'Ouest : pour lui la société de l'avenir allait être ce Palais de cristal continental, suffisamment grand pour inclure la Russie tout entière.

Mais ce Palais de cristal honni a bel et bien existé : Dostoïevski lui a consacré quelques pages d'une violence inouïe !

Oui, c'est cette construction fabuleuse créée par l'architecte anglais Joseph Paxton en 1851 à l'occasion de la première Exposition universelle. Comme c'était aussi le début des mouvements écologistes, il fallait respecter quelques arbres de Hyde Park qui se trouvaient sous la nef centrale de l'édifice. Cela créait une atmosphère que l'on qualifierait de psychédélique dans la terminologie du XXe siècle : pour la première fois, la nature n'était plus extérieure mais invitée d'honneur à l'intérieur d'une construction même. Quelques années après, il a fallu démonter le Palais de cristal original et on l'a reconstruit aux environs de Londres, où une association édifiante voulait en faire un temple de l'éducation populaire pour favoriser le développement des idées sublimes chez les masses : c'était le début de l'event culture. Dostoïevski, qui l'a visité en 1862 à l'occasion d'une autre Exposition universelle, a eu la réaction classique d'un être humilié de l'Orient, c'est-à-dire qu'il a répondu par le ressentiment le plus brûlant : il a éprouvé de la haine pour l'édifice et surtout pour la mentalité capable de le construire. Le voir, c'était le haïr. Cette remarque explique parfaitement la réaction des Orientaux d'aujourd'hui contre le nouveau Palais de cristal dans lequel nous sommes tous. Joseph Paxton est donc le maître obscur des temps modernes. Si l'on place à part l'épisode fasciste, ce fondamentalisme semi-moderne, ce terrorisme indigène qui tente de le faire exploser de l'intérieur, le Palais de cristal est bien l'idée majeure du XIXe siècle devenue la force majeure du XXe siècle. Mais, pour la plupart des contemporains du bâtiment de 1851, il est alors clair que l'Europe va absorber cette injection architecturale née du génie de l'architecte anglais pour créer quelque chose de très grand, de majestueux, d'extrêmement confortable. Du reste, n'oubliez pas que le chauffage central a été inventé pour les grandes serres chaudes en Angleterre - pas pour les êtres humains, pour les plantes. Dans leur impérialisme accueillant, les Anglais ont développé une hospitalité singulière adressée aux plantes : on ne pensait pas aux Nègres ni aux Indiens, mais aux camélias, aux orchidées et aux palmiers. Le passeport britannique est accordé aux palmiers avant de l'être aux immigrés humains. C'est pour cela qu'on parle dans la terminologie britannique du kingdom of plants - ce qui correspond au « règne des plantes » des Français.

En somme, il y a déjà ceux qui sont admis à l'intérieur du Palais - les Occidentaux et les palmiers - et ceux qui restent à l'extérieur - les Orientaux ?

Oui, Dostoïevski se rend compte que les choses tournent mal pour tous ceux qui ne seront jamais admis au Palais de cristal de l'Ouest. A l'automne de 1863, en réplique à Tchernychevski, il publie « Notes d'un souterrain », qui est pour ainsi dire la charte du fondamentalisme orientalisant. En russe, souterrain est un terme très intéressant parce qu'il signifie en même temps la cave, the underground, et le maquis, un maquis existentiel d'où s'organise la résistance contre ce fabuleux espace de confort d'Europe centrale et occidentale dont les perdants éprouvent immédiatement qu'ils ne peuvent pas être partie prenante. L'adhésion des pays de l'Est et des dix nouveaux membres de la Communauté européenne prouve que la Russie a échoué à appauvrir suffisamment les Etats de l'Europe orientale et centrale pour les empêcher une fois pour toutes d'appartenir à cette construction. C'est la grande défaite du ressentiment orientalisant dans sa version russe. Le génie européen a réussi ce coup sans savoir ce qu'il faisait. Dans vingt ans, personne ne comprendra quelle frivolité les Européens ont dû développer pour y parvenir.

Et maintenant, que fait-on dans notre Palais de cristal ? Les affects occidentaux sont-ils plus joyeux que le ressentiment oriental ?

Peut-être, en ce sens que la mémoire de la souffrance a plus ou moins disparu en Occident. Mais les pays de l'Est, qui renferment encore d'énormes trésors de mémoire humaine, vont contribuer à rafraîchir les nôtres sur les drames du XXe siècle plus ou moins guéris par l'oubli ou par ce que les psychanalystes appellent l'élaboration psychanalytique. Les Européens de l'Ouest sont parvenus à un point où le passé peut passer. Mais les Européens de l'Est, qui sont à des années lumière de cet état d'esprit, apportent leurs traumatismes à l'état pur - ils vivent dans de grands conservatoires de la souffrance. Cela a été démontré de façon violente lors de l'affaire irakienne. Si l'Allemagne et la France se sont désolidarisées des pays de l'Est (et vice versa), c'est parce que nos stocks de mémoire ne sont pas identiques. Les pays de l'Est sont encore suffisamment souffrants pour se faire des illusions sur les Etats-Unis. Leur rôle de grand libérateur des peuples est une réalité historique, certes, mais les Etats-Unis d'aujourd'hui ne ressemblent plus du tout au pays que nous avons tant aimé après 1945. C'est aussi une réalité historique que devront apprendre les nouveaux membres de la Communauté : à nous d'être suffisamment gentils pour leur rendre cette leçon digeste.

Dans votre dialogue avec Alain Finkielkraut (Les battements du monde, dialogue avec Alain Finkielkraut Edition Pauvert, 2003, 15 euro) vous dites que ce qui vous a rapprochés n'est pas d'avoir partagé des valeurs ou des illusions mais des déceptions.

Après 1945, l'unité profonde entre la France et l'Allemagne a reflété la proximité entre deux défaites : la défaite transformée en triomphe de la France et la défaite transformée en purgatoire d'introspection des Allemands. Cette entente cordiale, qui a permis le rapprochement historique entre Adenauer et de Gaulle, entre le triomphalisme des perdants de la rive gauche du Rhin et le travail de deuil et le réalisme néocatholique de la rive droite, a été le fondement psychopolitique de la nouvelle Europe.

Les Américains pensent que la « vieille Europe » veut sortir de l'Histoire. Mais si l'Histoire est finie, les Européens n'ont-ils pas raison ?


L'avenir dira si les Européens ont eu raison ou tort. A l'heure actuelle, l'attitude franco-allemande ressemble à une politique de la grandiloquence. Nous nous comportons comme une papauté économiste : si nous ne disposons pas de ces divisions dont l'absence était ridiculisée par Staline, nous avons l'euro, une économie très puissante, un marché intérieur imbattable, etc. S'il s'avère qu'au XXIe siècle la possession d'une grande armée ne sert plus à rien, l'Europe l'emportera et les Etats-Unis, en l'absence d'un véritable adversaire historique, seront les idiots de l'Histoire mondiale. Leur armement inutile serait l'équivalent parfait de ce que les médecins appellent l'auto-agression du système immunitaire : hautement irrité, ce système perd la capacité de distinguer entre soi et l'autre et il attaque n'importe qui. Il n'est pas exclu que l'attitude posthéroïque très cohérente des Européens apparaisse comme pleinement juste et justifiée au milieu du XXIe siècle. En ce cas, on continuera à construire le Palais de cristal et on remplacera la politique de l'idéalisme par une politique de confort. Il y a une vingtaine d'années, Baudrillard disait que le dernier mot de l'Histoire serait « sexe » ; moi, je dirais plutôt que le dernier mot de l'Histoire sera « confort », un appel à la détente : « détendez-vous, mais restez en forme ». La véritable cathédrale de la posthistoire, c'est la gymnastique - la détente sans la décadence.

Cette perspective semble vous séduire...


L'Europe pourrait être le foyer d'une faiblesse énergétique et d'un postmilitarisme tonique qui ne conduise pas directement à une vie lâche et ignoble. Parce que la construction du Palais de cristal, c'est quelque chose, même si Dostoïevski et ses successeurs islamisants beaucoup plus malheureux ne sont pas d'accord. Ils se demandent s'il existe une alternative et, en l'absence d'une réponse positive, ils tentent de faire éclater l'enveloppe extérieure du Palais de cristal à l'aide de petites bombes. Mais un véritable Palais de cristal résiste aux bombes, parce que c'est une construction flexible fondée sur des éléments indépendants les uns des autres. Du coup, faire exploser un détail ne remet pas en question la stabilité de l'édifice. L'autre possibilité est la disparition du Palais de cristal. De fait, la persistance à l'intérieur de celui-ci des Etats-nations traduit une certaine méfiance par rapport à sa promesse de prendre en charge la totalité des fonctions immunitaires des unités subordonnées.

Finalement, dans votre perspective, l'opposition entre l'Amérique et l'Europe n'a pas lieu d'être : après tout, l'Amérique n'est-elle pas au coeur du Palais de cristal ?

L'Amérique et l'Europe sont des palais communicants comme on parle de vases communicants. Le réglage de la température sociale n'est pas tout à fait identique à l'intérieur des deux ou trois grands palais qui existent au monde. Européens et Américains ne seront jamais d'accord sur la température idéale et sur la définition du confort minimal. Mais les uns et les autres sont convaincus que le fait d'avoir construit des choses aussi splendides, aussi humanitaires, aussi enviables et dignes d'être habitées par le reste de l'humanité constitue la meilleure justification de leur existence.

Comment se caractérisent les nouvelles pathologies psychiques apparues dans notre Palais de cristal ?


Le XXIe siècle sera postfreudien : il nous conduira vers un monde très éloigné de ce qu'annonce le message freudien. Rétrospectivement, on se rend compte que Freud était le génie de cette herméneutique du malaise dans la culture qui fait de nous les héritiers de contraintes qu'on ne comprend plus. Qu'est-ce que cette pression qui vient d'en haut signifie sur moi ? Comment quelque chose qui est au-dessus de moi peut-il prétendre laisser des traces dans ma vie ? Comment cette garnison intérieure a-t-elle été installée ? Peut-on prendre d'assaut cette bastille intérieure, autrement dit vivre sans surmoi ? Concernant les pathologies de l'âme, le phénomène le plus impressionnant du XXe siècle serait la disparition de l'hystérie, maladie paradigmatique de la psychanalyse, qui aurait entièrement disparu des cabinets des médecins et des divans des psychanalystes. A vrai dire, j'ai tendance à penser que la société tout entière est tellement hystérique que l'hystérie individuelle ne peut plus se faufiler. Le développement d'un faux soi individualisé est devenu un luxe injustifiable. En fait, l'hystérie est de retour sous une forme postmoderne qui est la coolness, le manque d'expression, l'absence d'émotions - nous avons donc affaire à des hystéries creuses ou négatives qui remplacent les hystéries « pleines » ou positives. L'absolutisme de la légèreté et l'absence de passion sont le résultat d'une mise en scène d'un for intérieur libéré de l'expressionnisme des âmes tourmentées du XIXe siècle. On est déjà pleinement rentré dans le New Age de la névrose.

Peut-on qualifier de « réactionnaires » ceux qui veulent conserver les anciennes névroses ?

Les réactionnaires ont compris que la névrose mérite un conservatoire. Comme on joue du Mozart, il faut jouer de l'ancienne névrose obsessionnelle - ou, encore mieux, de l'ancienne crise. A l'exception de quelques êtres doués mais surannés, démodés, personne ne sait plus ce qu'est une crise de nerfs. Dans les romans russes du XIXe siècle, il y a un homme qui pleure toutes les cinq pages, dans la littérature allemande du XXe siècle, il y a encore des hommes qui pleurent toutes les cent pages. Mais aujourd'hui, qui pleure ?

Propos recueillis par Elisabeth Lévy

© le point 29/04/04 - N°1650 - Page 126 go