L'Europe
: un vaste village de vacances ?
Entretien avec Peter Sloterdijk - Propos
recueillis par Elisabeth Lévy
Alors que l'Union européenne s'apprête à accueillir
dix nouveaux membres, le philosophe Peter Sloterdijk s'interroge
sur son ambition : s'agit-il de construire un lieu dans lequel les
Européens seront enfin libérés de leur Histoire
? Où l'on retrouve son habituelle ironie, mais sans qu'il
entre dans le jeu manichéen du pour ou contre
Le Point : L'Europe s'élargit en même temps qu'elle
devient ingérable : cette crise traduit-elle pour vous un
retour des nations, voire un retour du politique ?
Peter Sloterdijk : Le politique, c'est le domaine
de tout ce qui vous gêne : le champ des encombrements. L'élargissement
de l'Europe prouve que les Européens ont cru être suffisamment
forts pour multiplier le chiffre des choses encombrantes par l'addition
de dix nouvelles choses lourdes et indigestes. On croit fixement
en une magie communicative qui transformerait les obstacles en partenaires.
Cela prouve qu'on n'a jamais appris la leçon du matérialisme
historique et du matérialisme tout court : tout ce qui est
matériel, c'est exactement ce qui résiste à la
magie imaginaire. Bruxelles semble être la capitale de l'incroyance
en l'existence de la matière. Sinon, on saurait qu'une nation,
c'est une masse lourde de choses qu'on ne comprend pas.
Mais on voit bien à travers les crises, qu'elles soient liées
au Pacte de stabilité ou à la Constitution, que c'en
est fini de l'utopie européenne de la fusion.
Au contraire, les pays qui viennent de rejoindre l'Union ont bien
compris que l'utopie européenne, c'est la construction à l'échelle
d'un continent de ce Palais de cristal dont parlait déjà Tchernychevski,
un contemporain de Dostoïevski, dans son roman intitulé « Que
faire ? » - titre repris par Lénine cinquante plus tard.
Il y a là tout l'idéalisme pédagogique de l'ancienne
Russie et sa capacité folle à se faire des illusions
sur ses voisins, surtout les Français et les Allemands, ainsi
que sur la capacité du peuple russe à contribuer aux
illusions de l'Ouest. La Russie souffre d'un manque chronique d'illusions,
il lui faut donc en importer. A l'inverse, nos meilleurs articles à l'exportation étaient
l'idéalisme abstrait made in Germany ou le radicalisme abstrait
made in France. Tchernychevski était avide de toutes les idées
venues de l'Ouest : pour lui la société de l'avenir
allait être ce Palais de cristal continental, suffisamment
grand pour inclure la Russie tout entière.
Mais ce Palais de cristal honni a bel et bien existé : Dostoïevski
lui a consacré quelques pages d'une violence inouïe
!
Oui, c'est cette construction fabuleuse créée par l'architecte
anglais Joseph Paxton en 1851 à l'occasion de la première
Exposition universelle. Comme c'était aussi le début
des mouvements écologistes, il fallait respecter quelques
arbres de Hyde Park qui se trouvaient sous la nef centrale de l'édifice.
Cela créait une atmosphère que l'on qualifierait de
psychédélique dans la terminologie du XXe siècle
: pour la première fois, la nature n'était plus extérieure
mais invitée d'honneur à l'intérieur d'une construction
même. Quelques années après, il a fallu démonter
le Palais de cristal original et on l'a reconstruit aux environs
de Londres, où une association édifiante voulait en
faire un temple de l'éducation populaire pour favoriser le
développement des idées sublimes chez les masses :
c'était le début de l'event culture. Dostoïevski,
qui l'a visité en 1862 à l'occasion d'une autre Exposition
universelle, a eu la réaction classique d'un être humilié de
l'Orient, c'est-à-dire qu'il a répondu par le ressentiment
le plus brûlant : il a éprouvé de la haine pour
l'édifice et surtout pour la mentalité capable de le
construire. Le voir, c'était le haïr. Cette remarque
explique parfaitement la réaction des Orientaux d'aujourd'hui
contre le nouveau Palais de cristal dans lequel nous sommes tous.
Joseph Paxton est donc le maître obscur des temps modernes.
Si l'on place à part l'épisode fasciste, ce fondamentalisme
semi-moderne, ce terrorisme indigène qui tente de le faire
exploser de l'intérieur, le Palais de cristal est bien l'idée
majeure du XIXe siècle devenue la force majeure du XXe siècle.
Mais, pour la plupart des contemporains du bâtiment de 1851,
il est alors clair que l'Europe va absorber cette injection architecturale
née du génie de l'architecte anglais pour créer
quelque chose de très grand, de majestueux, d'extrêmement
confortable. Du reste, n'oubliez pas que le chauffage central a été inventé pour
les grandes serres chaudes en Angleterre - pas pour les êtres
humains, pour les plantes. Dans leur impérialisme accueillant,
les Anglais ont développé une hospitalité singulière
adressée aux plantes : on ne pensait pas aux Nègres
ni aux Indiens, mais aux camélias, aux orchidées et
aux palmiers. Le passeport britannique est accordé aux palmiers
avant de l'être aux immigrés humains. C'est pour cela
qu'on parle dans la terminologie britannique du kingdom of plants -
ce qui correspond au « règne des plantes » des
Français.
En somme, il y a déjà ceux qui sont admis à l'intérieur
du Palais - les Occidentaux et les palmiers - et ceux qui restent à l'extérieur
- les Orientaux ?
Oui, Dostoïevski se rend compte que les choses tournent mal
pour tous ceux qui ne seront jamais admis au Palais de cristal de
l'Ouest. A l'automne de 1863, en réplique à Tchernychevski,
il publie « Notes d'un souterrain », qui est pour ainsi
dire la charte du fondamentalisme orientalisant. En russe, souterrain
est un terme très intéressant parce qu'il signifie
en même temps la cave, the underground, et le maquis,
un maquis existentiel d'où s'organise la résistance contre ce
fabuleux espace de confort d'Europe centrale et occidentale dont
les perdants éprouvent immédiatement qu'ils ne peuvent
pas être partie prenante. L'adhésion des pays de l'Est
et des dix nouveaux membres de la Communauté européenne
prouve que la Russie a échoué à appauvrir suffisamment
les Etats de l'Europe orientale et centrale pour les empêcher
une fois pour toutes d'appartenir à cette construction. C'est
la grande défaite du ressentiment orientalisant dans sa version
russe. Le génie européen a réussi ce coup sans
savoir ce qu'il faisait. Dans vingt ans, personne ne comprendra quelle
frivolité les Européens ont dû développer
pour y parvenir.
Et maintenant, que fait-on dans notre Palais de cristal ? Les affects
occidentaux sont-ils plus joyeux que le ressentiment oriental ?
Peut-être, en ce sens que la mémoire de la souffrance
a plus ou moins disparu en Occident. Mais les pays de l'Est, qui
renferment encore d'énormes trésors de mémoire
humaine, vont contribuer à rafraîchir les nôtres
sur les drames du XXe siècle plus ou moins guéris par
l'oubli ou par ce que les psychanalystes appellent l'élaboration
psychanalytique. Les Européens de l'Ouest sont parvenus à un
point où le passé peut passer. Mais les Européens
de l'Est, qui sont à des années lumière de cet état
d'esprit, apportent leurs traumatismes à l'état pur
- ils vivent dans de grands conservatoires de la souffrance. Cela
a été démontré de façon violente
lors de l'affaire irakienne. Si l'Allemagne et la France se sont
désolidarisées des pays de l'Est (et vice versa), c'est
parce que nos stocks de mémoire ne sont pas identiques. Les
pays de l'Est sont encore suffisamment souffrants pour se faire des
illusions sur les Etats-Unis. Leur rôle de grand libérateur
des peuples est une réalité historique, certes, mais
les Etats-Unis d'aujourd'hui ne ressemblent plus du tout au pays
que nous avons tant aimé après 1945. C'est aussi une
réalité historique que devront apprendre les nouveaux
membres de la Communauté : à nous d'être suffisamment
gentils pour leur rendre cette leçon digeste.
Dans votre dialogue avec Alain Finkielkraut (Les battements
du monde, dialogue avec Alain Finkielkraut Edition Pauvert, 2003,
15
euro) vous dites que ce qui vous a rapprochés n'est pas
d'avoir partagé des valeurs ou des illusions mais des déceptions.
Après 1945, l'unité profonde entre la France et l'Allemagne
a reflété la proximité entre deux défaites
: la défaite transformée en triomphe de la France et
la défaite transformée en purgatoire d'introspection
des Allemands. Cette entente cordiale, qui a permis le rapprochement
historique entre Adenauer et de Gaulle, entre le triomphalisme des
perdants de la rive gauche du Rhin et le travail de deuil et le réalisme
néocatholique de la rive droite, a été le
fondement psychopolitique de la nouvelle Europe.
Les Américains pensent que la « vieille Europe » veut
sortir de l'Histoire. Mais si l'Histoire est finie, les Européens
n'ont-ils pas raison ?
L'avenir dira si les Européens ont eu raison ou tort. A l'heure
actuelle, l'attitude franco-allemande ressemble à une politique
de la grandiloquence. Nous nous comportons comme une papauté économiste
: si nous ne disposons pas de ces divisions dont l'absence était
ridiculisée par Staline, nous avons l'euro, une économie
très puissante, un marché intérieur imbattable,
etc. S'il s'avère qu'au XXIe siècle la possession d'une
grande armée ne sert plus à rien, l'Europe l'emportera
et les Etats-Unis, en l'absence d'un véritable adversaire
historique, seront les idiots de l'Histoire mondiale. Leur armement
inutile serait l'équivalent parfait de ce que les médecins
appellent l'auto-agression du système immunitaire : hautement
irrité, ce système perd la capacité de distinguer
entre soi et l'autre et il attaque n'importe qui. Il n'est pas exclu
que l'attitude posthéroïque très cohérente
des Européens apparaisse comme pleinement juste et justifiée
au milieu du XXIe siècle. En ce cas, on continuera à construire
le Palais de cristal et on remplacera la politique de l'idéalisme
par une politique de confort. Il y a une vingtaine d'années,
Baudrillard disait que le dernier mot de l'Histoire serait « sexe » ;
moi, je dirais plutôt que le dernier mot de l'Histoire sera « confort »,
un appel à la détente : « détendez-vous,
mais restez en forme ». La véritable cathédrale
de la posthistoire, c'est la gymnastique - la détente sans
la décadence.
Cette perspective semble vous séduire...
L'Europe pourrait être le foyer d'une faiblesse énergétique
et d'un postmilitarisme tonique qui ne conduise pas directement à une
vie lâche et ignoble. Parce que la construction du Palais de
cristal, c'est quelque chose, même si Dostoïevski et ses
successeurs islamisants beaucoup plus malheureux ne sont pas d'accord.
Ils se demandent s'il existe une alternative et, en l'absence d'une
réponse positive, ils tentent de faire éclater l'enveloppe
extérieure du Palais de cristal à l'aide de petites
bombes. Mais un véritable Palais de cristal résiste
aux bombes, parce que c'est une construction flexible fondée
sur des éléments indépendants les uns des autres.
Du coup, faire exploser un détail ne remet pas en question
la stabilité de l'édifice. L'autre possibilité est
la disparition du Palais de cristal. De fait, la persistance à l'intérieur
de celui-ci des Etats-nations traduit une certaine méfiance
par rapport à sa promesse de prendre en charge la totalité des
fonctions immunitaires des unités subordonnées.
Finalement, dans votre perspective, l'opposition entre l'Amérique
et l'Europe n'a pas lieu d'être : après tout, l'Amérique
n'est-elle pas au coeur du Palais de cristal ?
L'Amérique et l'Europe sont des palais communicants comme
on parle de vases communicants. Le réglage de la température
sociale n'est pas tout à fait identique à l'intérieur
des deux ou trois grands palais qui existent au monde. Européens
et Américains ne seront jamais d'accord sur la température
idéale et sur la définition du confort minimal. Mais
les uns et les autres sont convaincus que le fait d'avoir construit
des choses aussi splendides, aussi humanitaires, aussi enviables
et dignes d'être habitées par le reste de l'humanité constitue
la meilleure justification de leur existence.
Comment se caractérisent les nouvelles pathologies psychiques
apparues dans notre Palais de cristal ?
Le XXIe siècle sera postfreudien : il nous conduira vers un
monde très éloigné de ce qu'annonce le message
freudien. Rétrospectivement, on se rend compte que Freud était
le génie de cette herméneutique du malaise dans la
culture qui fait de nous les héritiers de contraintes qu'on
ne comprend plus. Qu'est-ce que cette pression qui vient d'en haut
signifie sur moi ? Comment quelque chose qui est au-dessus de moi
peut-il prétendre laisser des traces dans ma vie ? Comment
cette garnison intérieure a-t-elle été installée
? Peut-on prendre d'assaut cette bastille intérieure, autrement
dit vivre sans surmoi ? Concernant les pathologies de l'âme,
le phénomène le plus impressionnant du XXe siècle
serait la disparition de l'hystérie, maladie paradigmatique
de la psychanalyse, qui aurait entièrement disparu des cabinets
des médecins et des divans des psychanalystes. A vrai dire,
j'ai tendance à penser que la société tout entière
est tellement hystérique que l'hystérie individuelle
ne peut plus se faufiler. Le développement d'un faux soi individualisé est
devenu un luxe injustifiable. En fait, l'hystérie est de retour
sous une forme postmoderne qui est la coolness, le manque d'expression,
l'absence d'émotions - nous avons donc affaire à des
hystéries creuses ou négatives qui remplacent les hystéries « pleines » ou
positives. L'absolutisme de la légèreté et l'absence
de passion sont le résultat d'une mise en scène d'un
for intérieur libéré de l'expressionnisme des âmes
tourmentées du XIXe siècle. On est déjà pleinement
rentré dans le New Age de la névrose.
Peut-on qualifier de « réactionnaires » ceux qui
veulent conserver les anciennes névroses ?
Les réactionnaires ont compris que la névrose mérite
un conservatoire. Comme on joue du Mozart, il faut jouer de l'ancienne
névrose obsessionnelle - ou, encore mieux, de l'ancienne crise.
A l'exception de quelques êtres doués mais surannés,
démodés, personne ne sait plus ce qu'est une crise
de nerfs. Dans les romans russes du XIXe siècle, il y a un
homme qui pleure toutes les cinq pages, dans la littérature
allemande du XXe siècle, il y a encore des hommes qui pleurent
toutes les cent pages. Mais aujourd'hui, qui pleure ?
Propos
recueillis par Elisabeth Lévy
© le point 29/04/04 - N°1650 - Page
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