Comment Peter Sloterdijk révolutionne nos horizons
de pensée
Entretien
avec Peter Sloterdijk, propos
recueillis par Fabrice Bousteau et Jonathan Chauveau
Beaux
Arts n°246 (Novembre 2004)
Beaux
Arts : Peter
Sloterdijk, il y a-t-il une liaison entre l'avènement,
cette évidence
contemporaine de la globalisation et votre théorie des sphères
? La question du globe et du global dans notre contexte correspond-elle
finalement au moment politique de cette science que vous appelez
sphérologie ?
Peter
Sloterdijk: Le lien
existe, c’est vrai, mais il est de nature plutôt
indirect. La mondialisation actuelle, électronique et télématique,
représente déjà la troisième vague
de la globalisation; elle est le produit de la circulation rapide
et de la télecommuniacation ultra-rapide. En même
temps, elle représente le produit d’une déception
radicale, par laquelle les êtres humains ont du abandonner
le privilège d’habiter un véritable cosmos.
Le cosmos, tel que les Grecs l’avaient conçu, c’était
la totalité de l’étant imaginée sous
la forme d’une grande boule. Aristote et ses successeurs étaient
responsables pour cette idée du cosmos composé de
sphères concentriques d’un diamètre toujours
plus large et dont la plupart consiste d’une matière
hypothétique que l’on appelle l’éther.
Il est évident que, pour nous, ce modèle du monde
n’est plus à l’ordre du jour.
Mais au début, pour moi, il ne s’agissait pas de faire
une théorie de la mondialisation ni de la fonction cosmologique
de la pensée. Je voulais décrire ce que j’appelle
les relations fortes entre les individus et la création
de l’espace surrél qu’habitent les amants. Le
point de départ de mon analyse, c’est une assomption
de nature psychanalytique qui a une certaine parenté avec
quelques idées proposées par Jacques Lacan. Pour
bien parler de ce que sont les êtres humains, il faut percer
cette couche illusoire de l’individualisme métaphysique
et psychologique de la pensée quotidienne. Pour comprendre
la dynamique de l’espace du couple il est nécessaire
de se rendre compte du fait que les êtres humains sont toujours
imbriqués les uns dans les autres. L’hypothèse
profonde de mon étude, c’est que les âmes sont
des entités possédées et possédantes.
La sphère primordiale se crée à chaque moment
où l’espace interpsychique se réalise. Etre
possédé veut dire avoir la capacité de recevoir
des visiteurs psychiques. La psyché a ce don étrange
d’ entendre, et l’écoute, c’est la porte
d’entrée de la possession par les autres. Selon Lacan
la vue dans le miroir de sa propre silhoutte serait la porte d’entrée
de l’illusion que le petit enfant se fait de soi-même.
Par conséquent on vit toujours sous un double envoûtement
: celui des autres qui vous parlent — parce que écouter
c’est s’ouvrir à l’enchantement par la
voix de l’autre, et celui de la confusion constitutive de
moi qui se produit au moment où je me confond pour mon propre
bien avec cette entité belle que me reflète mon image
dans le miroir : cette merveilleuse illusion orthopédique
qui crée la possibilité de me transformer d’un être
déchiré en une image cohérente. Si je consulte
mon intuition primaire, en ce qui concerne mon statut d’être
dans le monde, l’information serait plutôt que je suis
quelque chose de morcelé, et la seule question resterait
de savoir en combien de morceaux . D’ailleurs, l’idée
de la naissance de la cohérence individuelle à partir
de l’illusion iconique que livre mon image dans le miroir
n’est pas soutenable, du point de vue de l’évolution
psychique, parce que chaque individu reçoit des informations
sur son unité et sa cohérence en tant que entité vivante à partir
d’autres sources plus anciennes que l’image dans le
miroir.
« L’atmosphère » qui enveloppe la boule que nous habitons,
c’est la seule des sphères dont parlaient les Anciens qui a gardé une
certaine signification pour les modernes. Le terme (littéralement : « boule
de brume ») désigne cette couche gazeuse qui enveloppe la Terre
solide et qui fait que nous soyons tous « des élèves de l’air »,
pour reprende une belle expression de Johann Gottfried Herder. Selon ce penseur
nous partageons avec tous les autres êtres vivants le destin d’être élevé par
l’air. L’air, c’est le maître absolu qui nous donne un
enseignement infiniment discret. Il ne parle jamais mais accorde tout et rend
toutes les choses possibles. Les anciens peuples possédaient des théologies
du vent qui s’avèrent parfois être plus intelligentes que
la météorologie moderne. C’est un trésor qui permettait
aux êtres humains de se rendre compte du fait qu’ils sont toujours
déjà immergés dans quelque chose de presque imperceptible
et pourtant tout à fait réel, et que cet espace d’immersion
domine le changement de nos états d’âme. L’aération,
c’est le secret profond de l’existence.
Il fallait re-raconter toute l’histoire de notre rapport fondamentalement
changé à cette enveloppe atmosphérique. Pour ce faire j’ai
choisi l’histoire la plus insupportable qui soit : C’est celle de
la guerre du gaz commencé en avril 1915 au sein de la Première
Guerre mondiale. On sait que, sur le front d’Ypres, les troupes allemandes
ont employé pour la première fois une artillerie de gaz chlorée
contre les positions françaises. C’était une coupure historique
parce qu’elle ouvrait l’histoire de la manipulation destructive de
l’ambiance. La véritable découverte de l’environnement
s’est produite dans les tranchées de la Première Guerre mondiale
par la guerre du gaz. Ce genre de guerre ne tue plus par des tirs directs mais
en détruisant l’environnement dont l’ennemi a besoin pour
survivre. L'art de tuer à partir de l’environnement, c’est
une des idées fortes de la civilisation moderne. Il contient le noyau
de la terreur contemporaine: attaquer non plus le corps isolé, mais le
corps dans son « Umwelt».
Beaux
Arts : Votre trilogie sur les sphères doit donc se lire avant tout comme
une philosophie de l’espace. Quel sens donnez-vous à ce privilège
accordé à l’espace ? En quoi est-ce une caractéristique
essentielle de notre contemporanéité ?
Peter Sloterdijk : Chez Kant, l’espace est défini comme la condition
de
possibilité de
l’être ensemble des corps – ce qui implique toujours aussi
la faculté de les séparer. La première vertu de l’espace,
c’est son pouvoir de créer un écart entre les corps. Or,
les moyens de transport modernes ont pour première vertu d'anéantir
les écarts, y compris les océans que Dieu dans sa sagesse infinie
a créés entre les tribus de la race humaine. Les moyens de communication
de masse sont encore plus efficaces que les moyens de transports rapides parce
qu’ils ont le pouvoir de rassembler les systèmes nerveux des habitants
d’un espace cohérent. Ils ont la capacité de synchroniser
les consciences dans une sémiosphère très large, chose inouïe
quand on pense que depuis l’Antiquité cette capacité était
limitée à la portée de la voix humaine. Avec l'avènement
de la presse écrite, on observe le phénomène d’une
synchronisation effective des consciences distribuées dans l’espace.
Avec la télécommunication, il n'est même plus nécessaire
de voyager par soi-même pour joindre quelqu’un de l’autre rive.
La quasi-totalités les autres rives est devenue disponible et accessibles
de façon instantanée. La télécommunication, c’est
la faculté rationnelle de hanter n’importe quel endroit du monde.
Tout cela contribue à une neutralisation de l’espace.
Beaux
Arts : Nous
vivons comme jamais à l'heure de l'espace – notamment
grâce aux phénomènes que vous décrivez de téléprésence
ou de télécommunication. Et pourtant vous parlez de la disparition
de l’espace. N'y a t'il pas là un paradoxe ?
Peter
Sloterdijk : Je ne pense
pas : Car l’espace dont on parle si souvent aujourd’hui,
c’est déjà l’espace maîtrisé. Maîtriser
l’espace veut dire : éliminer sa fonction de séparateur.
Changer le cours du monde, c'est en fait surtout changer le fonctionnement des
séparateurs. Pour les Anciens, vivre dans le monde physique, cela voulait
surtout dire se heurter contre des choses qui nous séparent. Un corps,
c’est toujours un objet placé à mi-chemin d’un autre
corps, et la vie à l’ancienne, signifiait surtout la soumission à la
prédominance des corps-obstacles. Or la télécommunication
moderne possède cette faculté magique d’éliminer les
obstacles ou plus précisément de surmonter ou de contourner les
corps qui se trouvent entre toi et moi. Celui qui sait contourner les obstacles
entre dans le temps historique. On peut dire que l’Histoire, c’est
la totalité des opérations que l’on effectue pour vaincre
l’effet séparateur des corps. C’est ce que Marx et Engels
avaient noté dans le Manifeste Communiste en disant que « tout ce
qui était ordre et solidité part en fumée ». Par conséquent,
l’Histoire devrait s’arrêter au moment où il n’y
a plus d’obstacles essentiels. C'est l'une des raisons pour laquelle certains
penseurs du XXème siècle que l’on doit prendre au sérieux
ont proposé d’interpréter le temps présent comme un
temps post-historique, un temps où le projet historique est réalisé dans
la mesure ou tous les obstacles qui s’opposaient à la mise en réseau
du monde ont été par principe éliminés.
Ici, il faut bien s’entendre sur le sens du mot « histoire ».
Si toute chose qui se passe n’importe où n’importe quand doit être
apellé un évèment « historique », il est sûr
que l'on sort jamais du règne de l’Histoire, car l'homme vit dans
le rythme des événements, qu'il soient sériels ou catastrophiques.
Mais en s’en tenant à une définition plus serrée et
plus exacte du terme « Histoire », il faut certainement parler d’une
fin de l’Histoire. Si l'on considère – comme je le propose – que
la seule Histoire réelle, c’est le processus dans lequel le système
mondial a été construit, alors il n’y a qu’un seul épsisode
proprement historique: C’est ce trajet qui part du milieu du XVème
siècle avec la conquête de l’océan par la navigation
Portugaise et le premier voyage de Christophe Colomb, pour trouver son point
culminant vers le milieu du XXème siècle, avec l’établissement
du système mondial post-colonial marqué d’un côté par
la mise au point d’un système monétaire global — pensez
aux fameux accords de Bretton Woods rédigés en 1944 — et
d’autre côté le processus de décolonisation des années
50. Le dernier chapitre de cette série d’évènements
s’est accompli en 1974 avec le retrait des Portugais de leurs possessions
d’outre-mer après la fameuse révolution des œillets.
Donc l’Histoire, au sens précis du terme dure de 1492 jusqu’à 1974.
C’était une affaire fortement Ibérique car les Portugais
furent les premiers à rendre les océans navigables et les derniers à se
retirer de leurs colonies.
Beaux
Arts : Autrement dit, vous dîtes que la perfection de la globalisation moderne
au XXème équivaut à la fin de l’Histoire.
Peter
Sloterdijk : On peut définir la fin de l'Histoire par deux critères dont le
premier concerne le contenu et la durée du processus, tandisque le deuxième
regarde son style d’action. Donc, le contenu de l’Histoire, on vient
de le dire, c’est la création du système mondial – et
sa fin substantielle serait par conséquent atteinte au moment où ce
système est établi. Qui pourrait nier que c’est un fait accompli
? Par contre, du point de vue de la théorie de l’action, l’Histoire
c’est la phase à succès de l’unilatéralisme.
Le style d’action unilatérale, c’est modus operandi adopté par
les Européens de la période critique : disons de Christophe Colomb à Adolphe
Hitler. Les aventuriers de la globalisation terrestre entre 1492 et 1945 témoignaient
de cette capacité inquiétante que possédaient les Européens
de l’époque critique de produire les idées et les hommes
trempés dans l’encre de l’unilatéralisme.
Aujourd’hui,
nous sommes expulsés de ce paradis des conquérants où le
salut était promis à celui qui agissait le premier. Ce que nous
appellons l’Histoire correspond exactement à cette période
où le succès s'obtenait sans se poser de question sur ses moyens
et sur la réaction des victimes. Si l'histoire est finie aujourd’hui,
c’est parce que nous sommes entrés dans une epoque dominée
par la découverte des effets secondaires et rétroactifs. L’avenir
appartient au souci des rapports mutuels et des réciprocités. Un
monde mis en réseau est nécessairement structuré par la
logique de la multipolarité et du feed back plus ou moins immédiate
de chaque initiative. La preuve majeure pour prouver la thèse selon laquelle
l’Histoire dans sa définition précise a fait son temps consiste
dans le fait que, depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, on tribunalise
le passé.
Beaux
Arts : Qu’est-ce qui succède à l’Histoire,
alors ?
Peter
Sloterdijk : A l’Histoire succède ce qui était avant l’Histoire,
le règne des routinesrégulières interrompues par des micro-catastrophes
et des macro-catastrophes. On rentre dans le domaine de ce que les historiens
de la longue durée ont toujours considéré comme leur véritable
objet. Il n’y a donc qu’une seule Histoire qui raconte l’avènement
du système mondial et la phase à succès de l’unilatéralisme.
A côté de ce grand récit il nous reste bien cette autre manière
de gérer les affaires temporelles en étudiant les sœurs jumelles
que sont les séries et les catastrophes.
Au moment où l'historicisme forcé du XX ème siècle
a fait son temps, on est libre de redécouvrir que l’existence humaine,
comme la plupart des processus qui nous regardent, sont ancrés dans une
spatialité insurmontable. Mon ambition était d'élaborer
les éléments d’un vocabulaire de l’espace suffisamment
complexe pour décrire et l’espace systémique et l’espace
existentiel. L’espace systémique, c’est celui créé par
les opérations des grands systèmes politiques, administratifs, économiques
etc. Les espaces existentiels, par contre, ce sont les sphères qui n’existent
que dans la mesure où elles sont animées par leurs habitants. L’espace
interpersonel est crée par les résonances dont on parlait au début
de cet entretien en termes de possessions réciproques.
Beaux
Arts : Et donc, est-ce que l'on peut dire que cette sphérologie que vous
essayez de mettre en place, équivaut à une reformation du concept
d’espace susceptible d'ouvrir la possibilité à l’être
humain d’un rapport plus satisfaisant à la totalité ?
Peter
Sloterdijk : Si le XIX ème siècle et la première moitié du XX ème
siècle, ont été l’époque des narrations sur
la conscience malheureuse à la recherche de sa libération, nous
vivons maintenant à une époque où la conscience plus ou
moins satisfaite a appris l’art d’aménager son espace. L’homme
moderne, c’est une sorte de « curateur » ( le terme n’existe
pas vraiment en français ), c’est-à-dire un commissaire d’exposition
de l’espace qu’il habite lui-même. Chaque homme est devenu
une sorte de curateur de musée. Créer sa propre installation :
c’est pour ainsi dire une métaprofession que tout le monde est obligé d’exercer.
L’innocence de l’habitat traditionel est perdu une fois pour toutes.
Après la destruction réelle et la preuve de la destructibilité de
toute chose, chaque habitant de n’importe quel appartement, de n’importe
quelle ville, de n’importe quel pays, est devenu, ou forcé de devenir,
une sorte de commissaire de son endroit.
La déclaration des Droits de
l’Homme doit être reformulée en termes topologiques pour expirmer
l’idée que tous les hommes ne sont pas seulement tous nés
libres et égaux, mais ils sont en même temps tous condamnés à s’occuper
de l’espace dans lequel ils vivent et d’assurer la respirabilité de
leur environnement. C’est une définition qui concerne aussi bien
l’espace dit privé que l’espace publique. Entre les citoyens
existent désormais des rapports d’empoisonnement mutuel, si bien
qu’une toxicologie collective doit remplacer dans une certaine mesure la
politique classique : les toxi-politiciens ont reconnu la nécessité de
laisser l’espace commun dans un état comme on voudrait le trouver
en y entrant – comme le dit ce message prophétique qu’on trouve
dans les toilettes des trains eurocity. C’est probablement un cheminot
Allemand qui la inventé le texte de cet enseigne. Il faut le transférer
dans la déclaration des droits de l’Homme. La sagesse des WC publiques
va finalement rattraper l’espace public.
Beaux
Arts : C’est en somme un postulat écologique. Donc vous pensez que
l’écologie est la pensée fondamentale du XXI ème siècle
?
Peter
Sloterdijk : Il faudrait
d’abord s’entendre sur la notion oikos qui signifie la
maison en grec. La beauté du concept maison tient au fait qui’il
peut articuler l’idée d’une appartenance entre l’endroit
et l’habitant. Cette « maison » préfigure le concept
d’environnement des biologistes modernes qui ont élaboré le
theorème lancé par Jakob von Uexküll selon lequel les organismes
et leur environnement s’appartiennent pour ainsi dire mutuellement. L’écologie
moderne serait par conséquence une science de la domestication générale.
Mais comme ce mode de pensée conteint un grand potentiel de naturalisme
réducteur, il faudra l’utiliser toujours avec beaucoup de prudence.
Beaux
Arts : Dans la tradition phénoménologique, chez Husserl notamment,
ce que vous appelez co-appartenance ou réciprocité d’appartenance
entre l’être vivant et son environnement, s’appelle « monde ».
Est-ce que ce qui s’appelle monde dans la tradition phénoménologique,
vous, vous l’appelez « sphère » ? Est-ce qu'il s'agit
de termes qui sont équivalents l’un à l’autre ?
Peter
Sloterdijk : Parmi les médiologues récents circule une phrase qui résume
toute la sagesse de cette nouvelle science : « le format, c’est le
message. » Ce n’est pas comme le pensait MacLuhan, le médium
qui serait le message. Le format, c’est tout d’abord dans le terme
des faiseurs de radio un genre d’émission. Mais plus généralement
un format c’est une dimension, une échelle, un standard. L’erreur
de la phénoménologie, c’est de plonger trop directement l’individu
dans une piscine trop grande. Si l’homme est un poisson, le monde comme
piscine est tout simplement surdimensionné. «Etre dans le monde »,
comme le disait Heidegger, c’est certainement une formule fantastique s’il
s’agit d’exprimer le caractère extatique de notre être
auprès des choses. Cette formule est précieuse pour dire que le
fait d’être dans un mouvement vers les choses précède
toujours notre réflexivité. C’est ce que signifie le pathos
philosophique de la formule «être dans le monde ».
Mais je
veux montrer que la même extase se reproduit à une échelle
plus petite lorsqu’un nouveau né se met en contact avec un petit
jouet qu’on a suspendu devant ses yeux dans son berceau. Le jouet a déjà la
capacité de soutenir cette extase existentielle de ce nouveau venu et
cela suffit déjà pour assurer l’ouverture au monde. Cette
ouverture est en même temps une concentration, et la concentration possède
aussi les qualités d’une fermeture relative. Fermeture à laquelle
une réouverture sera promise, mais pour l’instant, c’est aussi
fermé. L’être dans les sphères, c’est exactement
ce mouvement-là, on n’est pas dans le Tout, tout grand, on n’est
pas une existence nue dans une extase globale. On est toujours doué d’un
certain nombre d’objets, de références qui se dessinent dans
un horizon ouvert, mais l’ouverture de l’horizon ne cache pas le
fait que le mot horizon même indique aussi une fermeture relative. Sinon
cela ne serait pas un horizon. L’horizon, c’est un cercle qui me
promet que je vis dedans. C’est une sorte de conteneur semi-ouvert. Et
cette semi - ouverture peut s'exprimer d’une façon plus convaincante à mon
avis dans un langage de sphères plutôt que dans un langage phénoménologique
où l’on parle trop vite du monde.
Beaux
Arts : Autrement dit, la sphère, c’est un monde qui à plusieurs échelles
qui n’est pas immédiatement le monde ouvert de la Terre.
Peter
Sloterdijk : C’est la raison pour laquelle je parle
dans mon livre très longuement
des îles. Les îles sont de véritables modèles de mondes
dans le monde. Ce sont des raccourcis du monde. C’est un essayiste français
du XIXème siècle, Bernardin de Saint-Pierre, qui le dit ceci. Selon
moi les êtres humains sont tous nécessairement avant tout des habitants
d’îles.
Beaux
Arts : Ce que vous décrivez comme avènement de l’espace après
la fin de l’Histoire, se caractérise en même temps comme un
espace qui n’est plus susceptible d'être conçue comme une
sphère globale commune. L’espace de la globalisation ne fonctionne
plus comme un cosmos. Il me semble que la thèse centrale de votre propos,
c’est de dire que le cosmos en tant que sphère, c’est-à-dire
en tant qu’espace susceptible de créer un habitacle pour l’homme
a disparu, ou s’est transformé d’une façon telle qu’il
ne peut plus remplir cette fonction.
Peter
Sloterdijk : Heidegger
n’aurait pas pu proposer sa fameuse formule sur « l'être
dans le monde» s’il en était autrement. Ê« Etre
dans le monde » cela veut dire précisément chez lui, avoir
perdu la dernière garantie d'avoir un monde, c’est un état
d’apatride. Les habitants du monde ont perdu la patrie cosmique. C’est
un diagnostique porté sur le destin du monothéisme. A mon avis,
le monothéisme est selon sa structure profonde un monosphérisme.
Il est impossible d’être monothéiste sans admettre d’une
façon ou d’une autre qu’il existe un point central à partir
duquel tout le rayonnement de l’espace divin se produit. Un monothéisme
fort dispose et de la morale et de l’univers, du règne spirituel
et du règne naturel qui exige un Dieu suffisamment fort pour être
omniprésent et par conséquent omnipénétrant, construit
comme une sphère englobante qui réclame un droit d’ingérence
universel. Le monothéiste «fort » englobe donc la cosmologie.
C'est la prétention folle de la métaphysique européenne
d’imposer la coïncidence et la co-extension de la théologie
et de la cosmologie. Un seul geste crée les deux grandes sphères
de façon concentrique. Aujourd'hui, on ne connaît plus que le monothéisme
faible, diffusé par exemple par un satellite de télévision
qui couvre la terre entière avec une seule émission en émettant
un programme moral qui veut être valable pour tous. Les raisons de cet état
de faits on donc a voir avec la démolition de l’image édifiante
des sphères englobantes qui nous rassurent sur le fait qu’il y a
toujours quelqu’un en dehors de nous, c’est-à-dire Dieu pour
nous envelopper et nous empêcher de tomber en dehors du monde. Une idée
d’ailleurs que des penseurs du XVIIème siècle, notamment
Kant, ont trouvé tellement choquante qu’ils ont anéanti l’idée
d’un Dieu extérieur, objectif et surtout spatialisé et qui
aurait la capacité de nous entourer. Chez Kant, cette perte de l’enveloppe
divine, c’est la conquête de l’autonomie. Kant a refusé de
tout son cœur, cette idée théo-fugale et matricide
d’un
ventre dans lequel on pourrait se retrouver.
La modernité c’est
exactement la volonté de nier tout rapport de contenu à contenant.
Malheureusement cela implique la nécessité de ne jamais apprendre
cet infra-langage qui nous rend la continuité de notre existence. Lorsque
nous sommes vraiment doués d’une langue suffisamment complexe, nous
sommes pour ainsi dire en état de raconter notre propre histoire à partir
de l’utérus, à partir de cette présence d’un
quelque chose, qui n’était pas seulement une personne, pas simplement
un organe, ce jumeau très personnel qui nous a accompagné jusqu’au
moment de la naissance, et qui nous a quitté pour des raisons inconnus.
L’autonomisme moderne, cette attitude Kantienne, implique la volonté de
ne jamais apprendre cet infra-langage. C’est gens-là font minent
de pratiquer la psychanalyse pour justement ne pas parler de cela. Ils mettent
la psychanalyse au service de la névrose. C'est le noyau dur de cet polémique
dévastatrice que Lacan avait lancé contre l’Américanisation
de la psychanalyse, cette volonté de ne jamais apprendre la langage de
cette pré-subjectivité profonde, de cette imbrication profonde
entre la subjectivité de l’autre et la mienne en érigeant
le moi comme un bloc individuel dans son espace à soi.
« I need
my own space. ».
Beaux
Arts : Vous dîtes, en quelque sorte, que les sphères se sont évaporées,
qu'il faut pouvoir reconstituer un rapport de contenu à contenant, qu'il
faut reconstituer finalement la sécurité existentielle de notre
vie pré-utérine. Qu’est-ce qui fait que la conquête
moderne de l’autonomie serait aujourd’hui un fardeau, une blessure
?
Peter
Sloterdijk : Dans Sphères III, je décris une sorte de curriculum vitae du célibataire
moderne qui affiche sa volonté de vivre comme cela. Ce n’est pas
un état involontaire, c’est une solitude voulue. J’essaie
de montrer comment la forme dominante de l’habitat moderne correspond à une
forme de subjectivité où l’individu a appris à former
un couple avec lui-même. Il ne faut plus nécessairement l’autre
réel pour former un couple. La structure du couple est tellement générale,
qu’il n’existe pas de normes susceptibles de définir combien
de personnes dans le réel sont nécessaires a priori pour le former.
On peut le former à deux, cela évident, mais on peut aussi le former à plusieurs.
On peut le former aussi dans des rapports paradoxaux avec des partenaires absents,
comme dans le rapport du mystique à Dieu ou dans les grands couples amoureux
où l’autre est absent. Il existe aussi un rapport dyadique entre
l’âme nationaliste et la nation qui est aussi un partenaire impossible,
pseudo concret, dans la mesure où le nationaliste fervent peut s’imaginer être
le fils préféré d’une grande mère qui accepte
le sacrifice de ses enfants, etc. La structure dyadique est tellement forte qu’elle
peut supporter tous ces genres de relations asymétriques et de l’autre
côté, ce qui semble encore plus absurde, la relation du couple peut être
représentée par l’individu dans son rapport à soi-même
parce que l’individualité moderne a été élaborée
de telle sorte que l’individu est toujours un rapport du sujet manifeste
au sujet latent que je suis. Cet individu révélé que je
suis, à un rapport indéniable, et parfois passionnant, à l’individum
absconditum, l’individu à venir que je serais moi-même dans
un avenir qui m’est promis.
Avec l’accomplissement du monde moderne, cette forme de vie deviendra une
tentation pour plus ou moins tout le monde, et cela pour la bonne raison où la
grande méga - sphère, la mono - sphère du monothéisme
disparaît, y compris les remplaçants de la mono sphère que
sont les totalitarismes, nationalistes ou internationalistes. Je propose la métaphore
de l’écume pour décrire les multitudes modernes, un terme
qui, par sa propre nature, décrit très bien cette composition multi
cellulaire d’une grande structure plus ou moins amorphe, qui correspond à une
ville, un paysage, une entité ethnologique, mais surtout une agglomération
urbaine qui semble être une véritable écume composée
de cellules individualistes, mais aussi formées par des foyers à plusieurs
personnes. Le foyer en tant que tel est pour moi l’atome de l’écume
sociale. Cela maintient aussi la perspective de la critique de l’individualisme.
Beaux
Arts : Est-ce qu’il y a une relation entre ce que vous venez de dire et
cette autre idée que vous développez que la station spatiale serait
le modèle du futur conteneur, du futur habitacle ?
Peter
Sloterdijk : La
station spatiale est pour moi un modèle passionnant de l'être
dans le monde condamné à l’artificialité. Tant que
nous présupposons une nature extérieure, nous n’arriverons
jamais à assumer une pleine responsabilité de l’environnement.
Parce que l’environnement, c’est justement pas la nature. Normalement
il n’existe pas de raisons de s’occuper de cette confusion. C’est
une confusion innocente. Nature et environnement sont des faux synonymes, mais
cette fausseté ne gêne personne. La station spatiale, représente
le cas critique de la question de l’environnement. Là, on ne peut
plus s’adosser à une nature donnée, il faut la reconstruire
dans le moindre détail et chaque erreur peut être fatale. On ne
peut pas tricher avec l’environnement artificiel, alors que la nature connaît
seule le secret de son équilibre, nous sommes dispensés de nous
en occuper. La station spatiale, c’est l’inverse, c’est l’intolérance
même par rapport à l’erreur, climatique, atmosphérique
etc. L’erreur n’est pas admise.
Beaux
Arts : Il
y a dans votre livre de nombreuses allusions au travail
de l'architecte
Buckminster Füller. Vous intéressez-vous à la transposition
dans le domaine du construit sous la forme des fameux dômes géodésiques
de la forme de la Terre ? Plus généralement quel intérêt
portez- vous à cette tendance qui revient très fortement aujourd’hui
du biomorphisme en architecture ?
Peter
Sloterdijk : Ce
qui m’intéresse chez lui c’est la statique, pas la forme.
La preuve d’une coupole c’est qu’elle tient par elle-même.
Le dôme géodésique est plutôt une concession à l’ancien
monosphérisme. Mais je suis depuis toujours un grand amateur des coupoles.
La coupole représente toujours pour moi le symbole principal de la volonté de
l’architecture de s’approprier la rondeur, pour forcer le ciel à entrer
dans la maison. C’est la fonction de la coupole dans l’architecture
classique. On intériorise le ciel. On transforme le ciel en parapluie,
pour ainsi dire. Les baldaquins sont probablement les constructions les plus
subtiles que l’esprit humain a su concevoir au niveau de l’architecture
temporaire. Et Füller, par son approche des questions de l’architecture,
n’est jamais très éloigné de ce symbole que représente
le baldaquin.
Le biomorphisme en architecture m’intéresse beaucoup. C’est
l’expression du fait que les mathématiques modernes ont rattrapé les
formes organiques. Il faut donc se garder de tirer de fausses conclusions de
ce biomorphisme. C’est plutôt le triomphe de la mathématique
sur le bâtiment que celui de la nature. Il faut se garder des connotations
réactionnaires de ce retour à la forme naturelle, cela n’a
rien à voir, c’est un jeu très insolent de la mathématique
au frais de la forme organique. C'est un symbole manifeste du fait que maintenant
la technique doit et peut déclarer sa responsabilité envers les
formes organiques.
Beaux
Arts : Donc
la nature est finie elle aussi, comme l’Histoire ?
Peter
Sloterdijk : La
nature servait de théâtre pour l’Histoire. Pour réaliser
une pièce d’Histoire il faut présupposer une coulisse naturelle.
Maintenant la pièce et l’arrière -fond ne font plus qu’un.
L’irresponsabilité humaine qu’était la nature nous
a été enlevée. La nature n’est plus une excuse.
Je crois que cela change beaucoup.
Beaux
Arts : En somme ce que vous essayez de nommer, c’est en quelque sorte le
passage d’une cosmographie du globe terrestre au cosmogramme des petits
mondes ? Finalement, la conquête du monde comme cosmos global aboutit à son
explosion en une multitude de petits mondes cosmogrammatiques.
Peter
Sloterdijk : Oui,
si l'on admet l’ironie profonde qui consiste dans le fait d’utiliser
le mot cosmos, d’abord au pluriel et ensuite une l’échelle
individualisée… Un cosmos est toujours une construction simplifiante,
il exprime toujours le besoin de simplification des esprits simples qui l’habitent.
Et cette grande manœuvre de simplification a été lancée
par les Grecs qui en créant une équation entre le cosmos et la
maison ont rendu l’univers, ou le cosmos, habitable. Si la maison est le
cosmos, et si le cosmos est la maison de l’homme alors la notion d'habitat
l’a emporté sur toutes les forces du chaos qui avaient subverti
l’ancien cosmos. Le cosmos, avant d’être habité par
les Grecs, était un cosmos beaucoup plus menacé par le chaos que
le cosmos hellénisé qui était pratiquement devenu la propriété d’un
bourgeois philosophant qui sur la terrasse de sa villa regarde la totalité des
choses.
Beaux
Arts : Comment vous représentez-vous ce moment d’implosion ou d’explosion
de ce cosmos qui forme l’habitat commun des hommes. Comment s'effectue
le passage du cosmos au global ?
Peter
Sloterdijk : Je
crois qu’il ne s’agit ni d’une explosion ni d’une
implosion mais d’un rétrécissement. De nouveau le format
est le message. Si un petit monde, un appartement ou un petit jeu de vie qui
est la mienne, peut suffire pour soutenir l’hypothèse que je vis
dans un monde, il est plus nécessaire de se gonfler de façon métaphysique
pour habiter le tout. Le passage est rendu possible par le fait que le symbolisme
cosmique a perdu sa qualité immunologique pour l’homme moderne.
La cosmologie ancienne était la partie centrale d’un système
immunitaire symbolique. Avec la construction des nouveaux systèmes juridiques
et sociaux, sous la forme des assurances sociales surtout, et avec la construction
de l’Etat providence, on c'est vraiment exonéré du monde
supérieur. Celui-ci n'est plus nécessaire en tant que système
immunitaire garantie du bien fondé de toute chose. On renonce à l’immunité imaginaire
en échange d’un « powermind » très fort au niveau
opératoire chez l’individu.
Le modernisme classique misait toujours sur l’immunisation par le collectif — l’Etat-nation,
le prolétariat combatif, la communautés des savants — il
y avait un certain collectivisme moderniste de la pensée. Avec le post-modernisme
l’accent est aussi passé du côté des individus par
rapport à la construction des systèmes immunitaires.
Le dernier collectivisme qui nous concerne de façon substantielle aujourd’hui,
ce sont les environnements à grande échelle — le climat dans
sa totalité chaotique, les ressources nationales en eau, les sources d’énergie.
Mais cela ne crée pas une communauté substantielle, seulement une
communauté de porteurs de soucis.
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Propos
recueillis par Fabrice Bousteau et Jonathan Chauveau
Source
: Beaux Arts n°246 (Novembre 2004) (au
paris-art.com)
– Directeur de la rédaction : Fabrice Bousteau
–
Éditeur : Beaux Arts magazine, Paris
–
Parution : novembre 2004
–
Format : 22 x 28,50 cm
–
Illustrations : nombreuses, en couleurs
–
Pages : 150
–
Langue : français
–
ISSN : 0757 2271
–
Prix : 6,30€
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