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REFLEXIONS CONTEMPORAINES
Décembre 1999 - Les Idées
 



Comment Peter Sloterdijk révolutionne nos horizons de pensée
Entretien avec Peter Sloterdijk, propos recueillis par Fabrice Bousteau et Jonathan Chauveau
Beaux Arts n°246 (Novembre 2004)

Beaux Arts : Peter Sloterdijk, il y a-t-il une liaison entre l'avènement, cette évidence contemporaine de la globalisation et votre théorie des sphères ? La question du globe et du global dans notre contexte correspond-elle finalement au moment politique de cette science que vous appelez sphérologie ?

Peter Sloterdijk:
Le lien existe, c’est vrai, mais il est de nature plutôt indirect. La mondialisation actuelle, électronique et télématique, représente déjà la troisième vague de la globalisation; elle est le produit de la circulation rapide et de la télecommuniacation ultra-rapide. En même temps, elle représente le produit d’une déception radicale, par laquelle les êtres humains ont du abandonner le privilège d’habiter un véritable cosmos. Le cosmos, tel que les Grecs l’avaient conçu, c’était la totalité de l’étant imaginée sous la forme d’une grande boule. Aristote et ses successeurs étaient responsables pour cette idée du cosmos composé de sphères concentriques d’un diamètre toujours plus large et dont la plupart consiste d’une matière hypothétique que l’on appelle l’éther. Il est évident que, pour nous, ce modèle du monde n’est plus à l’ordre du jour.

Mais au début, pour moi, il ne s’agissait pas de faire une théorie de la mondialisation ni de la fonction cosmologique de la pensée. Je voulais décrire ce que j’appelle les relations fortes entre les individus et la création de l’espace surrél qu’habitent les amants. Le point de départ de mon analyse, c’est une assomption de nature psychanalytique qui a une certaine parenté avec quelques idées proposées par Jacques Lacan. Pour bien parler de ce que sont les êtres humains, il faut percer cette couche illusoire de l’individualisme métaphysique et psychologique de la pensée quotidienne. Pour comprendre la dynamique de l’espace du couple il est nécessaire de se rendre compte du fait que les êtres humains sont toujours imbriqués les uns dans les autres. L’hypothèse profonde de mon étude, c’est que les âmes sont des entités possédées et possédantes. La sphère primordiale se crée à chaque moment où l’espace interpsychique se réalise. Etre possédé veut dire avoir la capacité de recevoir des visiteurs psychiques. La psyché a ce don étrange d’ entendre, et l’écoute, c’est la porte d’entrée de la possession par les autres. Selon Lacan la vue dans le miroir de sa propre silhoutte serait la porte d’entrée de l’illusion que le petit enfant se fait de soi-même. Par conséquent on vit toujours sous un double envoûtement : celui des autres qui vous parlent — parce que écouter c’est s’ouvrir à l’enchantement par la voix de l’autre, et celui de la confusion constitutive de moi qui se produit au moment où je me confond pour mon propre bien avec cette entité belle que me reflète mon image dans le miroir : cette merveilleuse illusion orthopédique qui crée la possibilité de me transformer d’un être déchiré en une image cohérente. Si je consulte mon intuition primaire, en ce qui concerne mon statut d’être dans le monde, l’information serait plutôt que je suis quelque chose de morcelé, et la seule question resterait de savoir en combien de morceaux . D’ailleurs, l’idée de la naissance de la cohérence individuelle à partir de l’illusion iconique que livre mon image dans le miroir n’est pas soutenable, du point de vue de l’évolution psychique, parce que chaque individu reçoit des informations sur son unité et sa cohérence en tant que entité vivante à partir d’autres sources plus anciennes que l’image dans le miroir.

« L’atmosphère » qui enveloppe la boule que nous habitons, c’est la seule des sphères dont parlaient les Anciens qui a gardé une certaine signification pour les modernes. Le terme (littéralement : « boule de brume ») désigne cette couche gazeuse qui enveloppe la Terre solide et qui fait que nous soyons tous « des élèves de l’air », pour reprende une belle expression de Johann Gottfried Herder. Selon ce penseur nous partageons avec tous les autres êtres vivants le destin d’être élevé par l’air. L’air, c’est le maître absolu qui nous donne un enseignement infiniment discret. Il ne parle jamais mais accorde tout et rend toutes les choses possibles. Les anciens peuples possédaient des théologies du vent qui s’avèrent parfois être plus intelligentes que la météorologie moderne. C’est un trésor qui permettait aux êtres humains de se rendre compte du fait qu’ils sont toujours déjà immergés dans quelque chose de presque imperceptible et pourtant tout à fait réel, et que cet espace d’immersion domine le changement de nos états d’âme. L’aération, c’est le secret profond de l’existence.

Il fallait re-raconter toute l’histoire de notre rapport fondamentalement changé à cette enveloppe atmosphérique. Pour ce faire j’ai choisi l’histoire la plus insupportable qui soit : C’est celle de la guerre du gaz commencé en avril 1915 au sein de la Première Guerre mondiale. On sait que, sur le front d’Ypres, les troupes allemandes ont employé pour la première fois une artillerie de gaz chlorée contre les positions françaises. C’était une coupure historique parce qu’elle ouvrait l’histoire de la manipulation destructive de l’ambiance. La véritable découverte de l’environnement s’est produite dans les tranchées de la Première Guerre mondiale par la guerre du gaz. Ce genre de guerre ne tue plus par des tirs directs mais en détruisant l’environnement dont l’ennemi a besoin pour survivre. L'art de tuer à partir de l’environnement, c’est une des idées fortes de la civilisation moderne. Il contient le noyau de la terreur contemporaine: attaquer non plus le corps isolé, mais le corps dans son « Umwelt».

Beaux Arts : Votre trilogie sur les sphères doit donc se lire avant tout comme une philosophie de l’espace. Quel sens donnez-vous à ce privilège accordé à l’espace ? En quoi est-ce une caractéristique essentielle de notre contemporanéité ?

Peter Sloterdijk : Chez Kant, l’espace est défini comme la condition de possibilité de l’être ensemble des corps – ce qui implique toujours aussi la faculté de les séparer. La première vertu de l’espace, c’est son pouvoir de créer un écart entre les corps. Or, les moyens de transport modernes ont pour première vertu d'anéantir les écarts, y compris les océans que Dieu dans sa sagesse infinie a créés entre les tribus de la race humaine. Les moyens de communication de masse sont encore plus efficaces que les moyens de transports rapides parce qu’ils ont le pouvoir de rassembler les systèmes nerveux des habitants d’un espace cohérent. Ils ont la capacité de synchroniser les consciences dans une sémiosphère très large, chose inouïe quand on pense que depuis l’Antiquité cette capacité était limitée à la portée de la voix humaine. Avec l'avènement de la presse écrite, on observe le phénomène d’une synchronisation effective des consciences distribuées dans l’espace. Avec la télécommunication, il n'est même plus nécessaire de voyager par soi-même pour joindre quelqu’un de l’autre rive. La quasi-totalités les autres rives est devenue disponible et accessibles de façon instantanée. La télécommunication, c’est la faculté rationnelle de hanter n’importe quel endroit du monde. Tout cela contribue à une neutralisation de l’espace.

Beaux Arts : Nous vivons comme jamais à l'heure de l'espace – notamment grâce aux phénomènes que vous décrivez de téléprésence ou de télécommunication. Et pourtant vous parlez de la disparition de l’espace. N'y a t'il pas là un paradoxe ?

Peter Sloterdijk : Je ne pense pas : Car l’espace dont on parle si souvent aujourd’hui, c’est déjà l’espace maîtrisé. Maîtriser l’espace veut dire : éliminer sa fonction de séparateur. Changer le cours du monde, c'est en fait surtout changer le fonctionnement des séparateurs. Pour les Anciens, vivre dans le monde physique, cela voulait surtout dire se heurter contre des choses qui nous séparent. Un corps, c’est toujours un objet placé à mi-chemin d’un autre corps, et la vie à l’ancienne, signifiait surtout la soumission à la prédominance des corps-obstacles. Or la télécommunication moderne possède cette faculté magique d’éliminer les obstacles ou plus précisément de surmonter ou de contourner les corps qui se trouvent entre toi et moi. Celui qui sait contourner les obstacles entre dans le temps historique. On peut dire que l’Histoire, c’est la totalité des opérations que l’on effectue pour vaincre l’effet séparateur des corps. C’est ce que Marx et Engels avaient noté dans le Manifeste Communiste en disant que « tout ce qui était ordre et solidité part en fumée ». Par conséquent, l’Histoire devrait s’arrêter au moment où il n’y a plus d’obstacles essentiels. C'est l'une des raisons pour laquelle certains penseurs du XXème siècle que l’on doit prendre au sérieux ont proposé d’interpréter le temps présent comme un temps post-historique, un temps où le projet historique est réalisé dans la mesure ou tous les obstacles qui s’opposaient à la mise en réseau du monde ont été par principe éliminés.

Ici, il faut bien s’entendre sur le sens du mot « histoire ». Si toute chose qui se passe n’importe où n’importe quand doit être apellé un évèment « historique », il est sûr que l'on sort jamais du règne de l’Histoire, car l'homme vit dans le rythme des événements, qu'il soient sériels ou catastrophiques. Mais en s’en tenant à une définition plus serrée et plus exacte du terme « Histoire », il faut certainement parler d’une fin de l’Histoire. Si l'on considère – comme je le propose – que la seule Histoire réelle, c’est le processus dans lequel le système mondial a été construit, alors il n’y a qu’un seul épsisode proprement historique: C’est ce trajet qui part du milieu du XVème siècle avec la conquête de l’océan par la navigation Portugaise et le premier voyage de Christophe Colomb, pour trouver son point culminant vers le milieu du XXème siècle, avec l’établissement du système mondial post-colonial marqué d’un côté par la mise au point d’un système monétaire global — pensez aux fameux accords de Bretton Woods rédigés en 1944 — et d’autre côté le processus de décolonisation des années 50. Le dernier chapitre de cette série d’évènements s’est accompli en 1974 avec le retrait des Portugais de leurs possessions d’outre-mer après la fameuse révolution des œillets. Donc l’Histoire, au sens précis du terme dure de 1492 jusqu’à 1974. C’était une affaire fortement Ibérique car les Portugais furent les premiers à rendre les océans navigables et les derniers à se retirer de leurs colonies.

Beaux Arts : Autrement dit, vous dîtes que la perfection de la globalisation moderne au XXème équivaut à la fin de l’Histoire.

Peter Sloterdijk : On peut définir la fin de l'Histoire par deux critères dont le premier concerne le contenu et la durée du processus, tandisque le deuxième regarde son style d’action. Donc, le contenu de l’Histoire, on vient de le dire, c’est la création du système mondial – et sa fin substantielle serait par conséquent atteinte au moment où ce système est établi. Qui pourrait nier que c’est un fait accompli ? Par contre, du point de vue de la théorie de l’action, l’Histoire c’est la phase à succès de l’unilatéralisme. Le style d’action unilatérale, c’est modus operandi adopté par les Européens de la période critique : disons de Christophe Colomb à Adolphe Hitler. Les aventuriers de la globalisation terrestre entre 1492 et 1945 témoignaient de cette capacité inquiétante que possédaient les Européens de l’époque critique de produire les idées et les hommes trempés dans l’encre de l’unilatéralisme.

Aujourd’hui, nous sommes expulsés de ce paradis des conquérants où le salut était promis à celui qui agissait le premier. Ce que nous appellons l’Histoire correspond exactement à cette période où le succès s'obtenait sans se poser de question sur ses moyens et sur la réaction des victimes. Si l'histoire est finie aujourd’hui, c’est parce que nous sommes entrés dans une epoque dominée par la découverte des effets secondaires et rétroactifs. L’avenir appartient au souci des rapports mutuels et des réciprocités. Un monde mis en réseau est nécessairement structuré par la logique de la multipolarité et du feed back plus ou moins immédiate de chaque initiative. La preuve majeure pour prouver la thèse selon laquelle l’Histoire dans sa définition précise a fait son temps consiste dans le fait que, depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, on tribunalise le passé.

Beaux Arts : Qu’est-ce qui succède à l’Histoire, alors ?

Peter Sloterdijk : A l’Histoire succède ce qui était avant l’Histoire, le règne des routinesrégulières interrompues par des micro-catastrophes et des macro-catastrophes. On rentre dans le domaine de ce que les historiens de la longue durée ont toujours considéré comme leur véritable objet. Il n’y a donc qu’une seule Histoire qui raconte l’avènement du système mondial et la phase à succès de l’unilatéralisme. A côté de ce grand récit il nous reste bien cette autre manière de gérer les affaires temporelles en étudiant les sœurs jumelles que sont les séries et les catastrophes.

Au moment où l'historicisme forcé du XX ème siècle a fait son temps, on est libre de redécouvrir que l’existence humaine, comme la plupart des processus qui nous regardent, sont ancrés dans une spatialité insurmontable. Mon ambition était d'élaborer les éléments d’un vocabulaire de l’espace suffisamment complexe pour décrire et l’espace systémique et l’espace existentiel. L’espace systémique, c’est celui créé par les opérations des grands systèmes politiques, administratifs, économiques etc. Les espaces existentiels, par contre, ce sont les sphères qui n’existent que dans la mesure où elles sont animées par leurs habitants. L’espace interpersonel est crée par les résonances dont on parlait au début de cet entretien en termes de possessions réciproques.

Beaux Arts : Et donc, est-ce que l'on peut dire que cette sphérologie que vous essayez de mettre en place, équivaut à une reformation du concept d’espace susceptible d'ouvrir la possibilité à l’être humain d’un rapport plus satisfaisant à la totalité ?

Peter Sloterdijk : Si le XIX ème siècle et la première moitié du XX ème siècle, ont été l’époque des narrations sur la conscience malheureuse à la recherche de sa libération, nous vivons maintenant à une époque où la conscience plus ou moins satisfaite a appris l’art d’aménager son espace. L’homme moderne, c’est une sorte de « curateur » ( le terme n’existe pas vraiment en français ), c’est-à-dire un commissaire d’exposition de l’espace qu’il habite lui-même. Chaque homme est devenu une sorte de curateur de musée. Créer sa propre installation : c’est pour ainsi dire une métaprofession que tout le monde est obligé d’exercer. L’innocence de l’habitat traditionel est perdu une fois pour toutes. Après la destruction réelle et la preuve de la destructibilité de toute chose, chaque habitant de n’importe quel appartement, de n’importe quelle ville, de n’importe quel pays, est devenu, ou forcé de devenir, une sorte de commissaire de son endroit.

La déclaration des Droits de l’Homme doit être reformulée en termes topologiques pour expirmer l’idée que tous les hommes ne sont pas seulement tous nés libres et égaux, mais ils sont en même temps tous condamnés à s’occuper de l’espace dans lequel ils vivent et d’assurer la respirabilité de leur environnement. C’est une définition qui concerne aussi bien l’espace dit privé que l’espace publique. Entre les citoyens existent désormais des rapports d’empoisonnement mutuel, si bien qu’une toxicologie collective doit remplacer dans une certaine mesure la politique classique : les toxi-politiciens ont reconnu la nécessité de laisser l’espace commun dans un état comme on voudrait le trouver en y entrant – comme le dit ce message prophétique qu’on trouve dans les toilettes des trains eurocity. C’est probablement un cheminot Allemand qui la inventé le texte de cet enseigne. Il faut le transférer dans la déclaration des droits de l’Homme. La sagesse des WC publiques va finalement rattraper l’espace public.

Beaux Arts : C’est en somme un postulat écologique. Donc vous pensez que l’écologie est la pensée fondamentale du XXI ème siècle ?

Peter Sloterdijk : Il faudrait d’abord s’entendre sur la notion oikos qui signifie la maison en grec. La beauté du concept maison tient au fait qui’il peut articuler l’idée d’une appartenance entre l’endroit et l’habitant. Cette « maison » préfigure le concept d’environnement des biologistes modernes qui ont élaboré le theorème lancé par Jakob von Uexküll selon lequel les organismes et leur environnement s’appartiennent pour ainsi dire mutuellement. L’écologie moderne serait par conséquence une science de la domestication générale. Mais comme ce mode de pensée conteint un grand potentiel de naturalisme réducteur, il faudra l’utiliser toujours avec beaucoup de prudence.

Beaux Arts : Dans la tradition phénoménologique, chez Husserl notamment, ce que vous appelez co-appartenance ou réciprocité d’appartenance entre l’être vivant et son environnement, s’appelle « monde ». Est-ce que ce qui s’appelle monde dans la tradition phénoménologique, vous, vous l’appelez « sphère » ? Est-ce qu'il s'agit de termes qui sont équivalents l’un à l’autre ?

Peter Sloterdijk : Parmi les médiologues récents circule une phrase qui résume toute la sagesse de cette nouvelle science : « le format, c’est le message. » Ce n’est pas comme le pensait MacLuhan, le médium qui serait le message. Le format, c’est tout d’abord dans le terme des faiseurs de radio un genre d’émission. Mais plus généralement un format c’est une dimension, une échelle, un standard. L’erreur de la phénoménologie, c’est de plonger trop directement l’individu dans une piscine trop grande. Si l’homme est un poisson, le monde comme piscine est tout simplement surdimensionné. «Etre dans le monde », comme le disait Heidegger, c’est certainement une formule fantastique s’il s’agit d’exprimer le caractère extatique de notre être auprès des choses. Cette formule est précieuse pour dire que le fait d’être dans un mouvement vers les choses précède toujours notre réflexivité. C’est ce que signifie le pathos philosophique de la formule «être dans le monde ».

Mais je veux montrer que la même extase se reproduit à une échelle plus petite lorsqu’un nouveau né se met en contact avec un petit jouet qu’on a suspendu devant ses yeux dans son berceau. Le jouet a déjà la capacité de soutenir cette extase existentielle de ce nouveau venu et cela suffit déjà pour assurer l’ouverture au monde. Cette ouverture est en même temps une concentration, et la concentration possède aussi les qualités d’une fermeture relative. Fermeture à laquelle une réouverture sera promise, mais pour l’instant, c’est aussi fermé. L’être dans les sphères, c’est exactement ce mouvement-là, on n’est pas dans le Tout, tout grand, on n’est pas une existence nue dans une extase globale. On est toujours doué d’un certain nombre d’objets, de références qui se dessinent dans un horizon ouvert, mais l’ouverture de l’horizon ne cache pas le fait que le mot horizon même indique aussi une fermeture relative. Sinon cela ne serait pas un horizon. L’horizon, c’est un cercle qui me promet que je vis dedans. C’est une sorte de conteneur semi-ouvert. Et cette semi - ouverture peut s'exprimer d’une façon plus convaincante à mon avis dans un langage de sphères plutôt que dans un langage phénoménologique où l’on parle trop vite du monde.

Beaux Arts : Autrement dit, la sphère, c’est un monde qui à plusieurs échelles qui n’est pas immédiatement le monde ouvert de la Terre.

Peter Sloterdijk : C’est la raison pour laquelle je parle dans mon livre très longuement des îles. Les îles sont de véritables modèles de mondes dans le monde. Ce sont des raccourcis du monde. C’est un essayiste français du XIXème siècle, Bernardin de Saint-Pierre, qui le dit ceci. Selon moi les êtres humains sont tous nécessairement avant tout des habitants d’îles.

Beaux Arts : Ce que vous décrivez comme avènement de l’espace après la fin de l’Histoire, se caractérise en même temps comme un espace qui n’est plus susceptible d'être conçue comme une sphère globale commune. L’espace de la globalisation ne fonctionne plus comme un cosmos. Il me semble que la thèse centrale de votre propos, c’est de dire que le cosmos en tant que sphère, c’est-à-dire en tant qu’espace susceptible de créer un habitacle pour l’homme a disparu, ou s’est transformé d’une façon telle qu’il ne peut plus remplir cette fonction.

Peter Sloterdijk : Heidegger n’aurait pas pu proposer sa fameuse formule sur « l'être dans le monde» s’il en était autrement. Ê« Etre dans le monde » cela veut dire précisément chez lui, avoir perdu la dernière garantie d'avoir un monde, c’est un état d’apatride. Les habitants du monde ont perdu la patrie cosmique. C’est un diagnostique porté sur le destin du monothéisme. A mon avis, le monothéisme est selon sa structure profonde un monosphérisme. Il est impossible d’être monothéiste sans admettre d’une façon ou d’une autre qu’il existe un point central à partir duquel tout le rayonnement de l’espace divin se produit. Un monothéisme fort dispose et de la morale et de l’univers, du règne spirituel et du règne naturel qui exige un Dieu suffisamment fort pour être omniprésent et par conséquent omnipénétrant, construit comme une sphère englobante qui réclame un droit d’ingérence universel. Le monothéiste «fort » englobe donc la cosmologie. C'est la prétention folle de la métaphysique européenne d’imposer la coïncidence et la co-extension de la théologie et de la cosmologie. Un seul geste crée les deux grandes sphères de façon concentrique. Aujourd'hui, on ne connaît plus que le monothéisme faible, diffusé par exemple par un satellite de télévision qui couvre la terre entière avec une seule émission en émettant un programme moral qui veut être valable pour tous. Les raisons de cet état de faits on donc a voir avec la démolition de l’image édifiante des sphères englobantes qui nous rassurent sur le fait qu’il y a toujours quelqu’un en dehors de nous, c’est-à-dire Dieu pour nous envelopper et nous empêcher de tomber en dehors du monde. Une idée d’ailleurs que des penseurs du XVIIème siècle, notamment Kant, ont trouvé tellement choquante qu’ils ont anéanti l’idée d’un Dieu extérieur, objectif et surtout spatialisé et qui aurait la capacité de nous entourer. Chez Kant, cette perte de l’enveloppe divine, c’est la conquête de l’autonomie. Kant a refusé de tout son cœur, cette idée théo-fugale et matricide d’un ventre dans lequel on pourrait se retrouver.

La modernité c’est exactement la volonté de nier tout rapport de contenu à contenant. Malheureusement cela implique la nécessité de ne jamais apprendre cet infra-langage qui nous rend la continuité de notre existence. Lorsque nous sommes vraiment doués d’une langue suffisamment complexe, nous sommes pour ainsi dire en état de raconter notre propre histoire à partir de l’utérus, à partir de cette présence d’un quelque chose, qui n’était pas seulement une personne, pas simplement un organe, ce jumeau très personnel qui nous a accompagné jusqu’au moment de la naissance, et qui nous a quitté pour des raisons inconnus. L’autonomisme moderne, cette attitude Kantienne, implique la volonté de ne jamais apprendre cet infra-langage. C’est gens-là font minent de pratiquer la psychanalyse pour justement ne pas parler de cela. Ils mettent la psychanalyse au service de la névrose. C'est le noyau dur de cet polémique dévastatrice que Lacan avait lancé contre l’Américanisation de la psychanalyse, cette volonté de ne jamais apprendre la langage de cette pré-subjectivité profonde, de cette imbrication profonde entre la subjectivité de l’autre et la mienne en érigeant le moi comme un bloc individuel dans son espace à soi.
« I need my own space. ».

Beaux Arts : Vous dîtes, en quelque sorte, que les sphères se sont évaporées, qu'il faut pouvoir reconstituer un rapport de contenu à contenant, qu'il faut reconstituer finalement la sécurité existentielle de notre vie pré-utérine. Qu’est-ce qui fait que la conquête moderne de l’autonomie serait aujourd’hui un fardeau, une blessure ?

Peter Sloterdijk : Dans Sphères III, je décris une sorte de curriculum vitae du célibataire moderne qui affiche sa volonté de vivre comme cela. Ce n’est pas un état involontaire, c’est une solitude voulue. J’essaie de montrer comment la forme dominante de l’habitat moderne correspond à une forme de subjectivité où l’individu a appris à former un couple avec lui-même. Il ne faut plus nécessairement l’autre réel pour former un couple. La structure du couple est tellement générale, qu’il n’existe pas de normes susceptibles de définir combien de personnes dans le réel sont nécessaires a priori pour le former. On peut le former à deux, cela évident, mais on peut aussi le former à plusieurs. On peut le former aussi dans des rapports paradoxaux avec des partenaires absents, comme dans le rapport du mystique à Dieu ou dans les grands couples amoureux où l’autre est absent. Il existe aussi un rapport dyadique entre l’âme nationaliste et la nation qui est aussi un partenaire impossible, pseudo concret, dans la mesure où le nationaliste fervent peut s’imaginer être le fils préféré d’une grande mère qui accepte le sacrifice de ses enfants, etc. La structure dyadique est tellement forte qu’elle peut supporter tous ces genres de relations asymétriques et de l’autre côté, ce qui semble encore plus absurde, la relation du couple peut être représentée par l’individu dans son rapport à soi-même parce que l’individualité moderne a été élaborée de telle sorte que l’individu est toujours un rapport du sujet manifeste au sujet latent que je suis. Cet individu révélé que je suis, à un rapport indéniable, et parfois passionnant, à l’individum absconditum, l’individu à venir que je serais moi-même dans un avenir qui m’est promis.

Avec l’accomplissement du monde moderne, cette forme de vie deviendra une tentation pour plus ou moins tout le monde, et cela pour la bonne raison où la grande méga - sphère, la mono - sphère du monothéisme disparaît, y compris les remplaçants de la mono sphère que sont les totalitarismes, nationalistes ou internationalistes. Je propose la métaphore de l’écume pour décrire les multitudes modernes, un terme qui, par sa propre nature, décrit très bien cette composition multi cellulaire d’une grande structure plus ou moins amorphe, qui correspond à une ville, un paysage, une entité ethnologique, mais surtout une agglomération urbaine qui semble être une véritable écume composée de cellules individualistes, mais aussi formées par des foyers à plusieurs personnes. Le foyer en tant que tel est pour moi l’atome de l’écume sociale. Cela maintient aussi la perspective de la critique de l’individualisme.

Beaux Arts : Est-ce qu’il y a une relation entre ce que vous venez de dire et cette autre idée que vous développez que la station spatiale serait le modèle du futur conteneur, du futur habitacle ?

Peter Sloterdijk : La station spatiale est pour moi un modèle passionnant de l'être dans le monde condamné à l’artificialité. Tant que nous présupposons une nature extérieure, nous n’arriverons jamais à assumer une pleine responsabilité de l’environnement. Parce que l’environnement, c’est justement pas la nature. Normalement il n’existe pas de raisons de s’occuper de cette confusion. C’est une confusion innocente. Nature et environnement sont des faux synonymes, mais cette fausseté ne gêne personne. La station spatiale, représente le cas critique de la question de l’environnement. Là, on ne peut plus s’adosser à une nature donnée, il faut la reconstruire dans le moindre détail et chaque erreur peut être fatale. On ne peut pas tricher avec l’environnement artificiel, alors que la nature connaît seule le secret de son équilibre, nous sommes dispensés de nous en occuper. La station spatiale, c’est l’inverse, c’est l’intolérance même par rapport à l’erreur, climatique, atmosphérique etc. L’erreur n’est pas admise.

Beaux Arts : Il y a dans votre livre de nombreuses allusions au travail de l'architecte Buckminster Füller. Vous intéressez-vous à la transposition dans le domaine du construit sous la forme des fameux dômes géodésiques de la forme de la Terre ? Plus généralement quel intérêt portez- vous à cette tendance qui revient très fortement aujourd’hui du biomorphisme en architecture ?

Peter Sloterdijk : Ce qui m’intéresse chez lui c’est la statique, pas la forme. La preuve d’une coupole c’est qu’elle tient par elle-même. Le dôme géodésique est plutôt une concession à l’ancien monosphérisme. Mais je suis depuis toujours un grand amateur des coupoles. La coupole représente toujours pour moi le symbole principal de la volonté de l’architecture de s’approprier la rondeur, pour forcer le ciel à entrer dans la maison. C’est la fonction de la coupole dans l’architecture classique. On intériorise le ciel. On transforme le ciel en parapluie, pour ainsi dire. Les baldaquins sont probablement les constructions les plus subtiles que l’esprit humain a su concevoir au niveau de l’architecture temporaire. Et Füller, par son approche des questions de l’architecture, n’est jamais très éloigné de ce symbole que représente le baldaquin.

Le biomorphisme en architecture m’intéresse beaucoup. C’est l’expression du fait que les mathématiques modernes ont rattrapé les formes organiques. Il faut donc se garder de tirer de fausses conclusions de ce biomorphisme. C’est plutôt le triomphe de la mathématique sur le bâtiment que celui de la nature. Il faut se garder des connotations réactionnaires de ce retour à la forme naturelle, cela n’a rien à voir, c’est un jeu très insolent de la mathématique au frais de la forme organique. C'est un symbole manifeste du fait que maintenant la technique doit et peut déclarer sa responsabilité envers les formes organiques.

Beaux Arts : Donc la nature est finie elle aussi, comme l’Histoire ?

Peter Sloterdijk : La nature servait de théâtre pour l’Histoire. Pour réaliser une pièce d’Histoire il faut présupposer une coulisse naturelle. Maintenant la pièce et l’arrière -fond ne font plus qu’un. L’irresponsabilité humaine qu’était la nature nous a été enlevée. La nature n’est plus une excuse. Je crois que cela change beaucoup.

Beaux Arts : En somme ce que vous essayez de nommer, c’est en quelque sorte le passage d’une cosmographie du globe terrestre au cosmogramme des petits mondes ? Finalement, la conquête du monde comme cosmos global aboutit à son explosion en une multitude de petits mondes cosmogrammatiques.

Peter Sloterdijk : Oui, si l'on admet l’ironie profonde qui consiste dans le fait d’utiliser le mot cosmos, d’abord au pluriel et ensuite une l’échelle individualisée… Un cosmos est toujours une construction simplifiante, il exprime toujours le besoin de simplification des esprits simples qui l’habitent. Et cette grande manœuvre de simplification a été lancée par les Grecs qui en créant une équation entre le cosmos et la maison ont rendu l’univers, ou le cosmos, habitable. Si la maison est le cosmos, et si le cosmos est la maison de l’homme alors la notion d'habitat l’a emporté sur toutes les forces du chaos qui avaient subverti l’ancien cosmos. Le cosmos, avant d’être habité par les Grecs, était un cosmos beaucoup plus menacé par le chaos que le cosmos hellénisé qui était pratiquement devenu la propriété d’un bourgeois philosophant qui sur la terrasse de sa villa regarde la totalité des choses.

Beaux Arts :
Comment vous représentez-vous ce moment d’implosion ou d’explosion de ce cosmos qui forme l’habitat commun des hommes. Comment s'effectue le passage du cosmos au global ?

Peter Sloterdijk : Je crois qu’il ne s’agit ni d’une explosion ni d’une implosion mais d’un rétrécissement. De nouveau le format est le message. Si un petit monde, un appartement ou un petit jeu de vie qui est la mienne, peut suffire pour soutenir l’hypothèse que je vis dans un monde, il est plus nécessaire de se gonfler de façon métaphysique pour habiter le tout. Le passage est rendu possible par le fait que le symbolisme cosmique a perdu sa qualité immunologique pour l’homme moderne. La cosmologie ancienne était la partie centrale d’un système immunitaire symbolique. Avec la construction des nouveaux systèmes juridiques et sociaux, sous la forme des assurances sociales surtout, et avec la construction de l’Etat providence, on c'est vraiment exonéré du monde supérieur. Celui-ci n'est plus nécessaire en tant que système immunitaire garantie du bien fondé de toute chose. On renonce à l’immunité imaginaire en échange d’un « powermind » très fort au niveau opératoire chez l’individu.

Le modernisme classique misait toujours sur l’immunisation par le collectif — l’Etat-nation, le prolétariat combatif, la communautés des savants — il y avait un certain collectivisme moderniste de la pensée. Avec le post-modernisme l’accent est aussi passé du côté des individus par rapport à la construction des systèmes immunitaires.

Le dernier collectivisme qui nous concerne de façon substantielle aujourd’hui, ce sont les environnements à grande échelle — le climat dans sa totalité chaotique, les ressources nationales en eau, les sources d’énergie. Mais cela ne crée pas une communauté substantielle, seulement une communauté de porteurs de soucis.

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Propos recueillis par Fabrice Bousteau et Jonathan Chauveau
Source : Beaux Arts n°246 (Novembre 2004) go (au paris-art.com)

– Directeur de la rédaction : Fabrice Bousteau
– Éditeur : Beaux Arts magazine, Paris
– Parution : novembre 2004
– Format : 22 x 28,50 cm
– Illustrations : nombreuses, en couleurs
– Pages : 150
– Langue : français
– ISSN : 0757 2271
– Prix : 6,30€