Le
philosophe - Le grand négateur par
Peter Sloterdijk
Le grand auteur allemand de « Critique de la raison cynique » et
de « Sphères » évoque le génie de « l’Etre
et le Néant » par Peter Sloterdijk
(Nouvel Observateur, Semaine
du jeudi 3 mars 2005 - n°2104 - Livres)
Il est aujourd’hui courant, dans les milieux de la presse
et de l’édition, de mesurer la signification d’un
penseur à ce qu’il est parvenu à introduire
un mot de son vocabulaire dans le langage courant, ou bien à ce
que l’une de ses phrases est devenue proverbiale. On pourrait
ainsi déceler la réussite de Hegel dans le fait que
n’importe quel concierge d’Allemagne utilise la formule
du « en soi et pour soi ». Le succès de Nietzsche
tiendrait à ce que son surhomme, devenu un personnage de
bande dessinée, hante la culture de masse américanisée.
A cette aune, Sartre prend lui aussi sa place dans le cercle élitaire
de ceux qui ont acquis les droits d’auteur d’un cliché.
Sa devise « on a raison de se révolter » a fait
le tour du monde pour devenir finalement un label de marque global
de la culture dissidente. Depuis les années 1950, on l’a
rencontrée partout où le mythe de la modernité,
l’interprétation du sujet comme source de résistance
au donné, a marqué la mentalité de ces populations
individualistes qui constituent la « société du
marché ». L’esprit du temps avait à l’époque
passé la chemise de la critique. Il la portait depuis comme
une seconde peau.
Ce n’est cependant pas la mode qui décide au bout
du compte de la signification d’un penseur, mais la position
qu’il occupe dans l’histoire des créations de
concepts. Un penseur doit d’abord être devenu inactuel
avant que son effet à distance puisse devenir visible. Son
texte doit s’être débarrassé de la complicité avec
les névroses et les illusions de son époque avant
qu’une nouvelle lecture ne dévoile la braise logique
qui couve sous les cendres.
La meilleure manière de rendre justice aux résultats
obtenus par le penseur est de le situer dans un tableau présentant
le déploiement de la négativité dans l’évolution
des cultures européennes de la théorie et de la politique.
La première phase de ce processus a été ouverte
par les ontologies holistes de l’Antiquité. Leur apparition était
censée annoncer la naissance de l’empire bimillénaire
des métaphysiques de la substance. Parménide et Spinoza
l’ont exposé de manière exemplaire : dans cet
univers, le destin de la réflexion et de la négativité qui
lui est liée, c’est l’inéluctable exigence
de se dissoudre en tant que non-étant. Pour la liberté humaine,
il en résulte un devoir de s’éteindre en tant
que simple reflet trompeur. Si l’homme est libre, c’est
seulement pour se soumettre. L’honneur de la substance exige
que le«
surplus » sauvage, qui se manifeste sous forme d’erreur
possible, se noie dans l’objectivité.
Avec l’émergence de la « société » bourgeoise,
polytechnique, prométhéenne, l’image change
du tout au tout : à partir de la Renaissance s’impose
progressivement l’idée que l’essence de la substance
est le travail et, plus généralement, la pratique
humaine. Le travail, dans cette acception, ne désigne plus
la soumission à l’Etant et à sa détresse éternelle,
mais la négation concrète des circonstances et du
matériau. Depuis que l’homme, comme travailleur, nie
consciemment ce qui menace de le nier, la négativité ne
peut que se positionner au centre de l’anthropologie. L’homme
producteur se transforme potentiellement en pur et simple adversaire
de l’Etre et du passé. Il devient le prophète
de son propre avenir, un second créateur qui ne supporte
plus aucun monde qu’il n’ait lui-même aménagé.
Il pourrait aller de soi que l’intervention de Sartre incarne
le point de maturité de la révolte contre la substance
: chez lui, la négativité se positive, au-delà de
tous les travaux et de tous les combats, pour devenir une antithèse
de l’Etre en général ; elle se transforme alors
pour passer du rien antique négatif au néant actif
de la modernité. La conscience pure, source spontanée
et toujours claire de la négativité, est le trou
qui se prostitue à tous les objets. En même temps,
elle sort intacte de tous les remplissages. L’honneur du
sujet est désormais de s’arracher en permanence à tout
pouvoir comme à toute nature. Le moindre gramme de matière
est une maîtresse obscène qui ne peut que susciter
notre révolte. Quand en revanche on veut franchir la ligne,
aller vers les substances et se mêler aux choses, on est
un déserteur, un traître à la condition humaine.
Car bien que l’homme soit condamné à la résistance
contre l’Etre, le salaud, ce singe de l’essence, veut
que l’Etant le prenne par-derrière.
Sartre était le maître-penseur d’une gnose sadique
illuminée par la conviction qu’il n’existe rien
entre le ciel et la terre qui ne mérite d’être
nié. A la lumière de ce diagnostic, on comprend pourquoi
la pensée contemporaine ne peut tout simplement plus progresser
sur le chemin de Sartre. On a ouvert un nouveau chapitre dans le
roman de la négativité. Sur ses premières
pages, on rencontre des concepts sur lesquels le grand professeur
de la liberté n’avait pas grand-chose à dire
: écosystèmes, réseaux, multitudes, atmosphères,
mécanismes cybernétiques. Les termes cardinaux de
l’ère postsartrienne sont non pas révolution,
mais émergence, non pas refus, mais rattachement et transformation.
La science actuelle a rompu avec l’idéologie sartrienne
du monde muet et absurde. Nous savons à présent que
tout parle et nous pouvons l’entendre dès que nous
interrompons le monologue du sujet autiste. La conscience pure
a fusionné avec le scintillement tranquille des écrans à cristaux
liquides. Les choses et les hommes forment de nouvelles communautés,
au-delà de la bourgeoisie et du prolétariat. Il y
a longtemps que la société du vécu a ôté à la
critique le mot de la bouche. Mieux : la consommation elle-même
est devenue la critique et l’anéantissement des choses.
La seule à ne pas être encore au chômage, c’est
la nausée.
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
(Agé de 56 ans, Peter Sloterdijk enseigne à l’Ecole
des Beaux-Arts de Karlsruhe (Allemagne). Son dernier
ouvrage, « Ecumes. Sphères III », vient de paraître
chez Maren Sell Editeurs.)
Semaine du jeudi 3 mars 2005 - n°2104
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