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REFLEXIONS CONTEMPORAINES
Décembre 1999 - Les Idées



Un philosophe capital - Ainsi parlait Sloterdijk

Le premier volume de «Sphères» de Peter Sloterdijk paraît en France. Une occasion de le découvrir enfin autrement que sous l’angle sulfureux de ses «Règles pour le parc humain»

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Un philosophe vivant est généralement un fonctionnaire du concept. Ou un bas-bleu alignant de vaines phrases sur la différence des sexes, ou un escroc qui – faiblesse, égarement? – accepte de se laisser bombarder tel par son éditeur indélicat. Pour nous autres, qui connaissons ce malheur de vivre en 2002, c’est comme ça du moins.

Au dos du premier volume de «Sphères» de Peter Sloterdijk ne figure pas la mention «philosophe». Ce qui en soi est bon signe. Et amusant aussi, puisque ce gros livre éblouissant répondant au nom bizarroïde de «Bulles» n’est rien de moins que la meilleure chose qui soit arrivée à la philosophie européenne depuis des décennies. Haussements d’épaules, preuves longues et pénibles à fournir, etc.: écrire ce genre d’énormité expose à toutes sortes d’embarras. D’autant qu’en France, où personne n’a lu le sulfureux professeur de Karlsruhe, beaucoup ne se privent pas d’avoir un avis sur lui.

Le sanglant lynchage médiatique de l’automne 1999 aura durablement brouillé son image. Personne ne pense encore sérieusement que ses «Règles pour le parc humain» étaient un dangereux évangile eugéniste, une sorte de «programme Zarathoustra», ainsi que «Der Spiegel» avait notamment pu l’écrire alors. Mais une image trouble de prophète du posthumain colle encore à la peau de ce nietzschéen de gauche. Et l’on imagine aussi, sans trop savoir pourquoi, que son ironie et son style, jugé impressionniste, ne sauraient peser très lourd à l’heure de la postérité face aux panzers conceptuels de son ennemi intime Habermas ou à la déconstruction derridienne.

Il va cependant falloir oublier tout ça, car «Sphères» est là désormais. Impossible de résumer en quelques lignes une bombe philosophique mobilisant le mythe et la pensée heideggerienne, les concepts psychanalytiques et la science de l’évolution pour offrir la plus ambitieuse et la plus originale description phénoménologique de l’être-au-monde jamais tentée depuis «Etre et Temps». Depuis le lieu primitif qu’est le cocon utérin, depuis la voûte céleste sphérique des Anciens, jusqu’à ces «utérus fantastiques pour masses infantilisées» qu’on appelle les empires ou les Etats-nations, en passant par cette précaire bulle isolante qu’est l’amour, Sloterdijk y déploie une genèse intégrale de l’hominisation de l’homme. Le tout à partir du simple concept spatial de «sphère». S’il ne s’agissait que d’une prouesse formelle, il s’agirait déjà d’un très grand livre.

Mais il s’agit de bien autre chose encore. Ce que cherche à faire Sloterdijk, ce n’est rien de moins que d’inventer à terme la philosophie nouvelle qui permettra enfin de comprendre et de dire le caractère inouï et monstrueux du temps qui est le nôtre. Le temps de l’artificialisation croissante de toutes les dimensions de l’existence, corps compris. Le temps des socialisations impuissantes et d’une désinhibition sans précédent de la bestialité. Le temps du «fascisme d’amusement», où les images télévisuelles sont devenues plus réelles que ceux qui les observent. Le temps des développements techniques si rapides qu’ils ne suscitent plus d’acclimatations, mais nous rendent le monde toujours plus étranger. Le temps de ces «mille déserts vides et froids» de la modernité prophétisés par Nietzsche et qui sont devenus notre présent. Etre moderne, c’est vivre comme un «noyau sans écorce». Vivre épluché de toutes les sphères protectrices qui rendaient jusque-là le monde habitable, et tenter toujours et encore d’en reconstruire d’autres néanmoins, qu’elles se nomment Etat providence, marché mondial ou sphère médiatique.

Tournant résolument le dos à la moraline humaniste pour comité d’éthique qui forme l’essentiel de la philosophie aujourd’hui, Sloterdijk est le seul à proposer une pensée véritablement en rapport avec ces mutations. Le seul à proposer notamment une pensée de la technique qui ne soit ni une condamnation sans appel à la Heidegger ou à la Adorno, ni un acquiescement extatique d’apôtre des biotechnologies. Le seul surtout à le faire avec une telle ampleur de vue, une telle virtuosité et une telle énergie spéculative. Avec la traduction de ce premier volume de «Sphères» – le second, intitulé «Globes», déjà paru en Allemagne et annoncé chez nous en 2004 –, va-t-il conquérir enfin en France la place qui lui revient?

Rien n’est moins sûr, tant dans l’Hexagone la pensée semble vitrifiée dans les querelles des années 30 et les catégories mentales des années 70. Mais au fond, ce n’est pas si grave. Comme tous les vrais philosophes, ce que fait Sloterdijk c’est parler à des gens qui ne sont pas encore nés, avec des armes conceptuelles qui n’appartiennent qu’à lui, du temps sauvage qui est le sien. Une fois encore, nous devrons donc nous y faire: la philosophie est un maître venu d’Allemagne.
AUDE LANCELIN

«Sphères», tome I «Bulles», par Peter Sloterdijk, Pauvert, 690 p., 27 euros.
- Du même auteur: «La Compétition des bonnes nouvelles. Nietzsche évangéliste», Mille et Une Nuits, 106 p., 8,99 euros.
- Et un essai consacré à son œuvre: «Humain, inhumain, trop humain», par Yves Michaud, Climats, 120 p., 10 euros.


Agé de 54 ans, Peter Sloterdijkest titulaire de la chaire de philosophie et d’esthétique à l’école des Beaux-Arts de Karlsruhe (Allemagne). Il est notamment l’auteur de «Critique de la raison cynique» et de «La Mobilisation infinie» (chez Christian Bourgois).


Nouvel Observateur   N° 1952