Un
philosophe capital - Ainsi parlait Sloterdijk
Le premier volume de «Sphères» de Peter Sloterdijk
paraît en France. Une occasion de le découvrir enfin
autrement que sous langle sulfureux de ses «Règles
pour le parc humain»
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Un
philosophe vivant est généralement un fonctionnaire
du concept. Ou un bas-bleu alignant de vaines phrases sur la différence
des sexes, ou un escroc qui faiblesse, égarement?
accepte de se laisser bombarder tel par son éditeur
indélicat. Pour nous autres, qui connaissons ce malheur de
vivre en 2002, cest comme ça du moins.
Au dos du premier volume de «Sphères» de Peter
Sloterdijk ne figure pas la mention «philosophe». Ce
qui en soi est bon signe. Et amusant aussi, puisque ce gros livre
éblouissant répondant au nom bizarroïde de «Bulles»
nest rien de moins que la meilleure chose qui soit arrivée
à la philosophie européenne depuis des décennies.
Haussements dépaules, preuves longues et pénibles
à fournir, etc.: écrire ce genre dénormité
expose à toutes sortes dembarras. Dautant quen
France, où personne na lu le sulfureux professeur de
Karlsruhe, beaucoup ne se privent pas davoir un avis sur lui.
Le sanglant lynchage médiatique de lautomne 1999 aura
durablement brouillé son image. Personne ne pense encore
sérieusement que ses «Règles pour le parc humain»
étaient un dangereux évangile eugéniste, une
sorte de «programme Zarathoustra», ainsi que «Der
Spiegel» avait notamment pu lécrire alors. Mais
une image trouble de prophète du posthumain colle encore
à la peau de ce nietzschéen de gauche. Et lon
imagine aussi, sans trop savoir pourquoi, que son ironie et son
style, jugé impressionniste, ne sauraient peser très
lourd à lheure de la postérité face aux
panzers conceptuels de son ennemi intime Habermas ou à la
déconstruction derridienne.
Il va cependant falloir oublier tout ça, car «Sphères»
est là désormais. Impossible de résumer en
quelques lignes une bombe philosophique mobilisant le mythe et la
pensée heideggerienne, les concepts psychanalytiques et la
science de lévolution pour offrir la plus ambitieuse
et la plus originale description phénoménologique
de lêtre-au-monde jamais tentée depuis «Etre
et Temps». Depuis le lieu primitif quest le cocon utérin,
depuis la voûte céleste sphérique des Anciens,
jusquà ces «utérus fantastiques pour masses
infantilisées» quon appelle les empires ou les
Etats-nations, en passant par cette précaire bulle isolante
quest lamour, Sloterdijk y déploie une genèse
intégrale de lhominisation de lhomme. Le tout
à partir du simple concept spatial de «sphère».
Sil ne sagissait que dune prouesse formelle, il
sagirait déjà dun très grand livre.
Mais il sagit de bien autre chose encore. Ce que cherche à
faire Sloterdijk, ce nest rien de moins que dinventer
à terme la philosophie nouvelle qui permettra enfin de comprendre
et de dire le caractère inouï et monstrueux du temps
qui est le nôtre. Le temps de lartificialisation croissante
de toutes les dimensions de lexistence, corps compris. Le
temps des socialisations impuissantes et dune désinhibition
sans précédent de la bestialité. Le temps du
«fascisme damusement», où les images télévisuelles
sont devenues plus réelles que ceux qui les observent. Le
temps des développements techniques si rapides quils
ne suscitent plus dacclimatations, mais nous rendent le monde
toujours plus étranger. Le temps de ces «mille déserts
vides et froids» de la modernité prophétisés
par Nietzsche et qui sont devenus notre présent. Etre moderne,
cest vivre comme un «noyau sans écorce».
Vivre épluché de toutes les sphères protectrices
qui rendaient jusque-là le monde habitable, et tenter toujours
et encore den reconstruire dautres néanmoins,
quelles se nomment Etat providence, marché mondial
ou sphère médiatique.
Tournant résolument le dos à la moraline humaniste
pour comité déthique qui forme lessentiel
de la philosophie aujourdhui, Sloterdijk est le seul à
proposer une pensée véritablement en rapport avec
ces mutations. Le seul à proposer notamment une pensée
de la technique qui ne soit ni une condamnation sans appel à
la Heidegger ou à la Adorno, ni un acquiescement extatique
dapôtre des biotechnologies. Le seul surtout à
le faire avec une telle ampleur de vue, une telle virtuosité
et une telle énergie spéculative. Avec la traduction
de ce premier volume de «Sphères» le second,
intitulé «Globes», déjà paru en
Allemagne et annoncé chez nous en 2004 , va-t-il conquérir
enfin en France la place qui lui revient?
Rien nest moins sûr, tant dans lHexagone la pensée
semble vitrifiée dans les querelles des années 30
et les catégories mentales des années 70. Mais au
fond, ce nest pas si grave. Comme tous les vrais philosophes,
ce que fait Sloterdijk cest parler à des gens qui ne
sont pas encore nés, avec des armes conceptuelles qui nappartiennent
quà lui, du temps sauvage qui est le sien. Une fois
encore, nous devrons donc nous y faire: la philosophie est un maître
venu dAllemagne.
AUDE LANCELIN
«Sphères», tome I «Bulles»,
par Peter Sloterdijk, Pauvert, 690 p., 27 euros.
- Du même auteur: «La Compétition des bonnes
nouvelles. Nietzsche évangéliste», Mille
et Une Nuits, 106 p., 8,99 euros.
- Et un essai consacré à son uvre: «Humain,
inhumain, trop humain», par Yves Michaud, Climats, 120
p., 10 euros.
Agé de 54 ans, Peter Sloterdijkest titulaire de la chaire
de philosophie et desthétique à lécole
des Beaux-Arts de Karlsruhe (Allemagne). Il est notamment lauteur
de «Critique de la raison cynique» et de «La
Mobilisation infinie» (chez Christian Bourgois).
Nouvel
Observateur N° 1952
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