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Un philosophe capitale

Courrier International
02/08/2001, Numero 561



Peter Sloterdijk - Pour un anticapitalisme des patrons

Le philosophe allemand mise sur les chefs d'entreprise pour lutter contre l'empire de la finance et créer une société plus juste.

WirtschaftsWoche, Düsseldorf (extraits)


La pensée entrepreneuriale doit, selon vous, sauver l'Etat social ?

PETER SLOTERDIJK:
Oui, le chef d'entreprise redevient aujourd'hui un symbole d'espoir. Sans un mouvement patronal approprié, tout comme il y a eu autrefois un mouvement ouvrier, l'économie ne peut plus se prétendre adaptée à la société.

Alors, quel est le message ?

"Patrons de tous les pays, unissez-vous", quoi d'autre ? Seuls les chefs d'entreprise sont actuellement à même de représenter de façon crédible les intérêts de l'industrie et des services, secteurs qui créent véritablement de la valeur, face à la superstructure fantomatique des finances et de la spéculation. Seul un mouvement patronal peut articuler l'anticapitalisme tel que cela serait nécessaire aujourd'hui. Ce qu'il nous faut, c'est un anticapitalisme du patronat.
Un patron en tant qu'alternative à la déformation caricaturale de la mondialisation, des flux monétaires qui circulent de manière anonyme dans le monde entier ? Les chefs d'entreprise doivent démontrer que le libre-échange repose sur l'activité économique, et non sur la dictature de quelques rois de la loterie. Vous comprenez ? Tout est là. C'est en cela que les patrons représentent la social-démocratie de demain.

Pardon ?

C'est évident. Certes, les chefs d'entreprise se qualifient encore eux-mêmes de néolibéraux. Mais, au fil des années, cela se révèle totalement faux, car, en dernière instance, ils ne peuvent que se justifier comme producteurs de création d'une valeur qui sert alors l'autre versant de la redistribution.

Si bien que c'est l'économie elle-même qui stabilise la société ?

Exactement. Nous disposons de trois mécanismes de redistribution : l'impôt, la Bourse et les fondations. Il faut qu'il y ait redistribution. Sinon, l'existence de l'Etat et les lois régissant la société sont en danger, car elles n'ont pas suffisamment de fondements. En dehors du premier espace de la redistribution, disons du "social-démocratisme", qui devient à la longue de moins en moins convaincant, l'économie a développé un deuxième espace, le système de l'actionnariat.

En d'autres termes, le capitalisme d'actionnariat à côté de la redistribution par l'Etat. Et quel est le troisième espace ?

J'utilise le concept d'impôt subjectif. Il en existe de beaux exemples dans le monde anglo-saxon, où le "gentleman capitalisme" a une certaine tradition. La force du calvinisme fut d'avoir favorisé l'avènement d'un type d'homme prêt, en tant que gentleman chrétien et capitaliste, à gagner 5 millions de livres, pour ensuite, en tant que membre de la société civile chrétienne, en reverser 4 millions aux fondations. Nous devons reconsidérer la formation culturelle de nos riches et leur expliquer qu'être riche ne peut suffire. Que la vie ne se justifie que par la générosité.

Propos recueillis par Klaus Methfessel et Christian Ramthun